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★ Chroniques · Opinion
2 820 skateparks français ferment à la nuit tombée — et personne n’a jamais pris cette décision
L'État recense 3 352 skateparks en France. 2 820 n'ont aucune lampe. Ils sont donc fermés aux seules heures où les skateurs sont libres — et personne n'a voté ça.
→ Pour aller plus loin : Le skate féminin a explosé en 5 ans. Pourquoi 36 Skater of the Year et zéro femme ?
Mi-décembre, à Strasbourg, le soleil se couche à 16 h 36. À Paris, 16 h 56. À Marseille, 17 h 05. Ton cours finit à 17 h, ou ton poste à 17 h 30. Le temps de rentrer, de prendre ta planche et de faire les huit cents mètres jusqu’au park : il fait noir depuis une demi-heure. Tu rentres. Et quelqu’un, quelque part, écrit dans un rapport que « les jeunes ne fréquentent pas l’équipement ».
Ce n’est pas une impression. L’État recense 3 352 skateparks sur le territoire. 2 820 n’ont aucun éclairage. Huit sur dix. Le module est là, le béton est coulé, le ruban a été coupé avec l’écharpe tricolore — et l’équipement devient inutilisable aux seules heures où les gens à qui il est destiné sont libres. Personne n’a voté ça. C’est le plus troublant : cette décision, aucun élu ne l’a jamais prise. On va voir comment elle se prend quand même, et ce que font les villes qui ont arrêté de la laisser se prendre toute seule.
3 352 skateparks, 2 820 sans une seule lampe
Les chiffres viennent du Recensement des équipements sportifs, la base que le ministère des Sports tient commune par commune. Chaque équipement y est fiché : sa surface, son sol, son année de mise en service, et une case qui dit si oui ou non il est éclairé.
Sur les 3 352 fiches « Skatepark », la case éclairage est cochée « non » 2 820 fois. En commune rurale, ils sont 1 427 dans ce cas. Et si tu crois que c’est un problème de campagne, regarde les grands centres urbains : 113 skateparks éclairés sur 520. Quatre sur cinq dans le noir, en pleine ville, avec des lampadaires à trente mètres.


Ajoute le reste : 3 208 sont à ciel ouvert, donc fermés par la pluie, et 40 seulement sont couverts ou en intérieur — un sur quatre-vingts. Fais le calcul de ce qui reste. De novembre à février, entre la nuit et la pluie, un skatepark français moyen est praticable le week-end s’il fait beau. Le reste du temps, c’est un objet en béton posé dans un pré.

On a construit 3 352 équipements et refusé 2 820 fois de payer l’ampoule qui les rend utilisables. — Le chiffre que personne ne cite
Le bitume et le module catalogue : l’économie qui coûte le plus cher

La lumière n’est pas le seul poste sacrifié, juste le plus mesurable. Le même fichier dit que 2 328 skateparks ont un sol en bitume, contre 817 en béton. Deux sur trois roulent sur de l’enrobé routier.
Le bitume, c’est le choix qui paraît raisonnable en réunion : moins cher, l’entreprise de voirie sait le faire, ça se pose en trois jours. Sauf qu’il vieillit comme une route de campagne. Il se granule, il gondole au soleil, il se fissure au gel. Un an après l’inauguration, tu sens chaque gravillon dans tes roues, et un caillou de deux millimètres suffit à te mettre au sol. Le béton lissé coûte le double et tient vingt-cinq ans. Le bowl de Marseille, coulé en 1991, roule encore.
Même logique sur les modules. Les rampes préfabriquées se commandent sur catalogue, arrivent sur camion, se boulonnent sur la dalle. Elles claquent, elles chauffent l’été, et les plaques de tôle se décollent au bout de trois hivers. Personne dans la chaîne ne s’est demandé si l’angle de la transition permettait de sortir un trick — parce que personne dans la chaîne ne skate.
Derrière le stade, à la sortie du bourg : le terrain dit tout

Regarde où se trouve le tien. Il y a de fortes chances qu’il soit derrière le stade, au bout du parking du complexe sportif, ou en bordure de la zone d’activités. Jamais sur la place. Jamais devant la mairie. Jamais là où les gens passent.
Ce n’est pas un hasard de cadastre, c’est une décision. Le skatepark fait du bruit — le vrai, celui des roues sur le béton et du tail qui claque — et il rassemble des adolescents. Deux choses qu’une commune préfère éloigner des habitations. Alors on prend le terrain municipal disponible le plus loin des fenêtres.
Le résultat est mécanique. Un endroit sans passage, c’est un endroit où on n’ose pas aller seul quand on débute. Où les parents ne laissent pas descendre une gamine de quatorze ans à 18 h. Où deux types qui squattent les modules suffisent à faire fuir tout le monde, parce qu’il n’y a aucun témoin et aucun commerce autour. L’éloignement qui devait protéger les riverains a vidé l’équipement. Et comme il est vide, il n’est pas entretenu. Ça tourne comme ça pendant dix ans, jusqu’au rapport qui conclut que « la demande n’était pas au rendez-vous ».
Un skatepark relégué à la sortie du bourg n’est pas un équipement isolé. C’est un équipement abandonné avec un délai. — Ce que dit le plan cadastral
« Inadaptation aux attentes des usagers » : la case que les mairies cochent elles-mêmes

Le plus fort n’est pas dans les critiques des skateurs. Il est dans le formulaire du ministère.
Quand une commune déclare des travaux sur un équipement, elle doit en indiquer le motif. Parmi les cases : « vétusté normale, remise à niveau », « mise en conformité », « dégâts liés à des dégradations »… et une autre, plus parlante : « Inadaptation aux attentes des usagers ».
Sur les skateparks, cette case a été cochée 113 fois. Cent treize communes ont écrit noir sur blanc, dans un document officiel, que l’équipement qu’elles avaient fait construire ne correspondait pas à ce que les gens en attendaient. Ce n’est pas un rider qui râle sur un forum : c’est l’administration qui constate son propre raté et le déclare.
Cent treize sur 3 352, ça paraît peu — mais ne comptent que celles qui ont eu le budget de refaire et l’honnêteté de cocher la bonne case. 3 042 fiches n’ont aucun motif de travaux renseigné : dans l’immense majorité des cas, il ne s’est rien passé depuis l’inauguration.
Où est le problème : la décision s’est prise toute seule, sans un seul skateur dans la pièce

Voilà la réponse, et elle tient en une phrase : un skatepark français type est conçu sans un seul skateur dans la boucle, par des gens qui livrent un équipement de loisir de plein air — pas un lieu de pratique. Aucune décision n’a été prise contre les riders. C’est pire : la chaîne entière fonctionne sans eux, et chaque arbitrage pris isolément paraît raisonnable.
Déroule-la. Le service des sports inscrit une ligne au budget, parce qu’il faut « quelque chose pour les jeunes ». Le service technique choisit le terrain disponible le plus éloigné des habitations. Le bureau d’études commande sur catalogue, parce que c’est ce que le marché public permet d’acheter vite. L’éclairage saute en arbitrage : c’est le poste le plus facile à retirer sans que l’équipement disparaisse du programme, et aucune norme ne l’impose sur un accès libre. L’entretien n’est budgété nulle part, parce que personne n’a désigné le service responsable d’un truc qui n’est ni un stade ni un jardin.
Quatre erreurs, toujours les mêmes, toutes réparables. Le sol : bitume au lieu de béton lissé, économie immédiate, park injouable en trois ans. La lumière : quatre mâts, et l’équipement passe de « ouvert le week-end s’il fait beau » à « ouvert tous les soirs ». L’implantation : hors des flux, donc plus personne n’y va seul. La conception : modules boulonnés au hasard, sans ligne possible entre eux — tu poses un trick, tu t’arrêtes, tu repousses. Un park se dessine comme un parcours, pas comme une liste d’achats.
Et la cinquième, celle qui contient les quatre autres : personne n’a fait entrer dans la salle la seule catégorie de population capable de dire, en regardant un plan, que cette transition est trop raide et que ce rail est à la mauvaise hauteur.
Malmö, automne 2005 : quand l’association de skate est autour de la table

Malmö, Suède, sur l’ancien chantier naval de Kockums. Stapelbäddsparken ouvre à l’automne 2005 : environ 5 300 m², street et bowl. Il est né d’une coopération entre la ville de Malmö, l’association de skateboard Bryggeriet et le designer Stefan Hauser. Trois parties : la ville paie et gère, le designer dessine, et l’association de riders est partie prenante — pas consultée en fin de course sur une image de synthèse. C’était le tout premier projet de Bryggeriet, des skateurs qui ont obtenu une place là où, chez nous, il n’y a qu’un bureau d’études.
La suite dit si ça marche. Bryggeriet a monté un lycée, le Bryggeriets Gymnasium, avec le skate inscrit au programme. Oskar Rozenberg, né le 11 novembre 1996 à Malmö, y a fait sa scolarité avant de représenter la Suède en park aux Jeux de Tokyo. Une ville de cette taille a produit un olympien parce qu’elle avait laissé des skateurs dessiner leur terrain, puis en faire une école. Vingt ans plus tard, ce que ça donne dans la rue ne ressemble à rien de ce qu’on connaît ici.
Le Prado, 1991 : la France sait faire, elle l’a déjà fait

Inutile d’aller en Scandinavie pour trouver un contre-exemple. Il est à Marseille, à l’Escale Borély, et il a trente-cinq ans.
Le bowl du Prado est inauguré en 1991, commandé par la Ville de Marseille et dessiné par Jean-Pierre Collinet. Béton de ciment. Un spine à 1,70 m, un huit entre 1,80 m et 2,20 m, un mega bowl à 2,70 m : des cotes précises, choisies, pas un catalogue. Accès libre, et éclairage nocturne. Le Monde l’a appelé « sans doute le plus célèbre skatepark du continent ». Il a été reproduit à Huntington Beach, en Californie, et il est dans Tony Hawk’s Pro Skater 2.
Il n’est pas vide, lui. Il tourne toute l’année, accueille le Red Bull Bowl Rippers depuis 2016, et il a fabriqué des riders : Vincent Matheron, né le 15 mai 1998 dans le 12e arrondissement, y a été initié par son père Patrick — et a terminé 7e de la finale olympique de park à Tokyo, capitaine de l’équipe de France. Le béton fabrique des riders quand il est bien coulé, c’est aussi bête que ça.
1991. Avant les Jeux, avant World Skate, avant les plans de relance : une commune française a su le faire il y a trente-cinq ans, avec la technologie de l’époque. L’argument « on n’a pas les moyens » tombe là.
Ce que tu peux faire dans ton bled, concrètement

Tu n’as pas de pouvoir sur un budget municipal. Tu en as un sur ce qui se dit en réunion, et c’est plus que tu ne crois — parce qu’en face, il n’y a personne. Le bureau d’études n’a pas d’interlocuteur. La chaise est libre.
Demande à la mairie quand le skatepark a été mis en service et si un budget d’entretien existe : ces informations sont publiques, elles figurent dans le recensement des équipements sportifs, et poser la question oblige quelqu’un à aller les chercher. Si une rénovation traîne, écris pour demander à être associé à la conception — deux ou trois riders qui se manifestent par écrit, c’est déjà un groupe d’usagers identifié, et ça change la nature du dossier. Sur l’éclairage, sois précis : un mât autonome se pose sans tranchée ni raccordement, pour une fraction du coût d’une construction neuve. C’est la seule dépense qui double les heures d’ouverture d’un équipement déjà payé.
En attendant, tu skates quand même. Les 3 352 fiches du ministère ne disent rien de ce que tu fais d’un parking de supermarché à 19 h, d’un trottoir bien lisse ou d’un module que tu as fini par apprendre par cœur. C’est comme ça que ça a commencé partout ailleurs, Malmö compris — l’association Bryggeriet n’est pas née d’une délibération municipale.
Le skatepark de ta commune : il a une lumière, ou tu rentres à la nuit tombée ? Balance le nom de ta ville et ce qui cloche chez toi. Dis-le en commentaire ↓
Le lexique
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1
bowl
Cuvette en béton aux parois courbes, héritée des piscines vides, où l'on skate en enchaînant les remontées.
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2
coping
Le tube métallique posé sur le bord haut d'un bowl ou d'une rampe, sur lequel on cale ses tricks.
-
3
module
Élément d'un skatepark : rampe, plan incliné, bosse ou rail, souvent acheté préfabriqué et boulonné sur la dalle.
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4
transition
La courbe qui relie le sol au mur d'une rampe. Son angle décide si un trick est jouable ou non.
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