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Ibirapuera, 1988 : le maire de São Paulo interdit le skate dans toute la ville — comment les skateurs l’ont fait tomber ?

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Ibirapuera, 1988 : le maire de São Paulo interdit le skate dans toute la ville — comment les skateurs l’ont fait tomber ?

Juin 1988 : 200 skateurs marchent vers l'Ibirapuera, le maire Jânio Quadros interdit le skate dans tout São Paulo. Un an plus tard, l'interdit tombe.

12 octobre 2026 · 10 min de lecture

Faits sourcés, ligne street 1990-2005.

Une signature collective : chaque date, chiffre ou citation a une source. Une erreur ? On corrige. Qui écrit NOSK8

Le 23 juin 1988, à São Paulo, environ 200 skateurs sortent de la station de métro Paraíso. Devant, un jeune entrepreneur, Márcio Tanabe, tient un mégaphone. Il a payé lui-même les banderoles. Direction le parc Ibirapuera, leur spot, d’où le maire Jânio Quadros veut les chasser. Ils n’y arriveront jamais.

Le lendemain, le maire signe un memo : le skate est interdit dans toutes les rues de la ville. Les récalcitrants seront arrêtés et conduits devant le juge des mineurs. Le skate interdit à São Paulo, c’est la réponse directe à une manif. Et pourtant, quelques mois plus tard, l’interdiction tombe. Ce n’est pas la marche qui la fait sauter. C’est autre chose.

Parc Ibirapuera, 1954 : le sol lisse de Niemeyer devient le spot de São Paulo

Pour comprendre la colère, il faut voir le terrain. Le parc Ibirapuera ouvre le 21 août 1954, pour les 400 ans de la ville. Les pavillons sont signés Oscar Niemeyer. Et entre eux, il dessine une immense dalle couverte qui serpente d’un bâtiment à l’autre : la Marquise.

La Marquise de Niemeyer au parc Ibirapuera dans les années 1950, la dalle courbe qui deviendra le spot de skate de São Paulo
La Marquise du parc Ibirapuera peu après son ouverture : une dalle courbe et couverte, pensée pour relier des musées. Trente ans plus tard, c’est le meilleur sol de la ville pour rouler. Photo : Werner Haberkorn / Museu Paulista da USP — domaine public, via Wikimedia Commons

Environ 27 000 mètres carrés de béton lisse, à l’abri de la pluie. Pour un skateur des années 80, c’est le paradis. La presse paulista le résume en une ligne : sous la Marquise, il y avait le principal point de rendez-vous des skateurs de la ville.

En 2019, avant d’accueillir les championnats du monde, la Folha a raconté en vidéo comment cette même ville avait chassé ses skateurs.

Quand le skate était interdit à São Paulo — Folha de S.Paulo

La Marquise rouvre en 2026 : six ans de fermeture et un vieux réflexe qui revient

Avant de raconter 1988, fais un saut en avant. Le spot existe toujours, et il revient de loin. La Marquise ferme pour travaux, rongée par les fissures et les infiltrations. Elle reste fermée six ans. Pendant ce temps, la gestion du parc passe au privé, à la société Urbia.

La Marquise du parc Ibirapuera vue de l'extérieur en octobre 2019, peu avant ses six ans de fermeture
La Marquise en octobre 2019, juste avant sa longue fermeture. Le béton fissure, le spot historique de São Paulo va rester barré six ans. Photo : Paul R. Burley — CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

En novembre 2025, juste avant la réouverture, le secrétaire à l’Environnement Rodrigo Ashiuchi présente un projet de décret. Au menu : restreindre les skates, les vélos, les rollers, les trottinettes et même les pique-niques sous la Marquise. Trente-sept ans après un certain maire, le même réflexe ressort du tiroir.

Sauf que cette fois, il ne tient pas une semaine. Quelques jours plus tard, le secrétaire recule et propose un usage partagé. Le 24 janvier 2026, la Marquise rouvre, après 87 millions de reais de travaux. Une zone de 3 600 mètres carrés y est réservée au skate, au BMX et au roller.

Un adulte apprend à un enfant casqué à rouler sous la Marquise du parc Ibirapuera, le sol où le skate était interdit en 1988
Décembre 2013, sous la Marquise : un adulte guide un enfant casqué qui apprend à rouler. Le sol dont Jânio Quadros voulait chasser les planches est devenu celui où on apprend à tenir debout. Photo : Paulisson Miura — CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Tout le monde n’est pas content. Une usagère interrogée par G1 trouve l’espace trop petit à partager entre vélos, skates et rollers. Sur 27 000 mètres carrés, le skate en garde 3 600. C’est loin de l’époque où toute la dalle lui appartenait. Mais pour mesurer ce que ces 3 600 mètres carrés valent, il faut revenir à l’hiver brésilien de 1988.

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Juin 1988 : Jânio Quadros chasse les skateurs, la police confisque les planches

Le problème, c’est le voisin. En 1988, la mairie de São Paulo siège dans le parc. Le maire voit donc passer les planches sous ses fenêtres. Et Jânio Quadros n’est pas n’importe quel maire. Ancien président de la République, il traîne une réputation d’homme à interdits. Márcio Tanabe le rappellera plus tard en riant : c’est le type qui avait déjà interdit le bikini.

Ça commence par le parc. Jânio interdit le skate à l’Ibirapuera. La police militaire passe et confisque les planches sur place, raconte G1. Pour toute une scène, c’est le spot central qui ferme d’un coup.

Les skateurs décident de répondre en public. Tanabe sort l’argent pour les banderoles et le mégaphone. Le 23 juin, le cortège part de Paraíso, longe l’avenue 23 de Maio et file vers l’Ibirapuera. On les bloque à l’entrée du parc. Le lendemain, leur photo fait la une de la Folha.

La Câmara municipale de São Paulo, qui a fait de cette histoire un épisode de sa série, revient sur l’interdit et sur sa levée.

Quand le skate était interdit à São Paulo — Câmara Municipal de São Paulo

Sur le moment, Tanabe se fait féliciter de partout. Le skate n’avait pas tant de place, alors on salue le culot. Puis le memo tombe. La réponse de la mairie ne vise plus un parc, elle vise toute la ville. Et ceux qui l’avaient félicité la veille lui disent qu’il est complètement stupide d’avoir cherché ce maire-là.

Le texte signé par Jânio, cité par la Folha, ne prend même pas la peine d’argumenter. Il méprise. Des gamins qui jouent, des riches, des fils mal élevés. Voilà comment la mairie voit les skateurs en 1988.

Ils ne sont pas arrivés à l’Ibirapuera, parce qu’ils ont pris la leçon que leur père ne leur a pas donnée. — Jânio Quadros, memo du 24 juin 1988, cité par la Folha de S.Paulo

Le skate interdit à São Paulo, dans toute la ville : ce que la manif a déclenché

Retiens bien ce point, parce qu’il compte pour la suite. La marche n’a rien fait reculer. Elle a fait grossir l’interdit. Avant le 23 juin, c’était un parc. Après le 24, c’est une ville de plusieurs millions d’habitants où une planche sur le trottoir peut te conduire au poste.

Sauf que les skateurs ne rangent pas leurs boards. D’après la Folha de S.Paulo, l’interdiction est souvent ignorée. Mieux : ils obtiennent une décision de justice pour organiser une compétition dans une descente de la ville. Le contest passe même à la télé.

Jânio l’apprend pendant un voyage à Londres. Il ordonne de serrer la vis. Tanabe raconte la suite sans détour : la Garde civile tape fort, arrache les planches aux gamins et distribue des coups. On sort à peine de la dictature militaire, rappelle-t-il, une époque où ça cognait déjà sur les skateurs.

Dans cette ville, il y a alors un gamin de 11 ans qui vient de se mettre au skate. Il s’appelle Bob Burnquist. Wikipedia situe ses débuts à São Paulo à cet âge-là, ce qui tombe pile sur ces années-là. Il passe pro à 14 ans.

Bob Burnquist en haut de la MegaRampa à Rio en 2012, prêt à plonger, le skateur qui a commencé à São Paulo au temps de l'interdiction
Bob Burnquist au sommet de la MegaRampa, à Rio, le 25 août 2012. Gamin, il a commencé à rouler à São Paulo à l’époque où la ville punissait le skate. Vingt-quatre ans plus tard, un stade entier le regarde plonger. Photo : Alex Carvalho — CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Luiza Erundina, 1989 : comment les skateurs ont fait tomber l’interdiction

La réponse tient en un mot que personne n’attend d’une bande de skateurs en 1988 : l’élection. Cette année-là, São Paulo vote pour un nouveau maire.

Pendant la campagne, une candidate va voir les skateurs. Luiza Erundina, du Parti des travailleurs, leur promet de lever l’interdiction si elle gagne. Elle gagne. Elle prend la mairie début 1989 et tient parole. G1 et TV Cultura le confirment : l’interdit tombe en 1989, avec elle.

Luiza Erundina en 2016, la maire de São Paulo qui a fait tomber l'interdiction du skate en 1989
Luiza Erundina en 2016, toujours en campagne à São Paulo. En 1988, c’est elle qui est venue chercher les skateurs, et qui a levé l’interdiction une fois élue. Photo : Uriel Punk — CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Alors, comment les skateurs l’ont fait tomber ? Pas avec la marche, qui a empiré les choses. Ils l’ont fait tomber en deux temps. D’abord en refusant d’arrêter : rouler malgré tout, gagner un procès, se montrer à la télé. Ensuite en devenant une cause qu’une candidate avait intérêt à défendre. L’interdit a duré quelques mois. Ce qui l’a fini, c’est un bulletin de vote.

La marche a fait grossir l’interdit. C’est le refus de ranger les planches, puis une élection, qui l’ont fait tomber. — Ce que 1988 a appris à São Paulo

Et la même année, le skate pro brésilien démarre. En 1989, le premier Circuito Brasileiro de Skate Profissional se court en street. Le vainqueur s’appelle Rui Muleque, et il est de São Paulo. La ville qui punissait le skate un an plus tôt sacre le premier champion pro du pays.

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2019 à 2021 : la ville qui l’interdisait accueille les mondiaux, puis Kelvin Hoefler ramène l’argent

Avance de trente ans. En septembre 2019, São Paulo reçoit deux championnats du monde qualificatifs pour Tokyo : le park au parc Cândido Portinari, le street au pavillon de l’Anhembi. La Folha ouvre son papier avec une phrase qui pique : s’ils avaient vécu à São Paulo en 1988, Pedro Barros, Leticia Bufoni, Pâmela Rosa et Kelvin Hoefler auraient dû braver un arrêté municipal pour rouler.

Entre-temps, le Brésil a sorti des champions du monde en série, de Bob Burnquist à Sandro Dias. Puis les Jeux arrivent. En juillet 2021, à Tokyo, Kelvin Hoefler prend l’argent en street, première médaille brésilienne de ces Jeux. Juste après, Rayssa Leal fait pareil à 13 ans.

Kelvin Hoefler lève son bouquet avec sa médaille d'argent en street aux Jeux de Tokyo en 2021
Kelvin Hoefler, médaille d’argent autour du cou, à Tokyo le 25 juillet 2021. Trente-trois ans après le memo de Jânio Quadros, c’est un skateur paulista qui ouvre le compteur du Brésil aux Jeux. Photo : Rodolfo Vilela — CC BY 3.0 BR, via Wikimedia Commons

Et Luiza Erundina, toujours en politique, ne laisse pas passer l’occasion. Sur les réseaux, elle félicite « Kelvinho » et rappelle que ce sport olympique était autrefois interdit à São Paulo. Celui qui l’a autorisé, c’est elle. Trente-trois ans plus tard, la promesse de campagne revient sous forme de tweet.

Rayssa Leal en slide sur une rampe d'escalier pendant l'épreuve street des Jeux de Tokyo en 2021
Rayssa Leal, 13 ans, en plein run à Tokyo en juillet 2021. Le genre de geste qui, sur un trottoir de São Paulo en 1988, pouvait finir chez le juge des mineurs. Photo : Breno Barros — CC BY 3.0 BR, via Wikimedia Commons

Si tu veux voir où ces riders en sont aujourd’hui, on a raconté les 12 médailles X Games de Leticia Bufoni et le bowl de jardin de Pedro Barros.

Ce qu’Ibirapuera dit à tous les spots qu’on veut fermer

L’histoire d’Ibirapuera tient en une boucle. Un maire ferme un spot. Les skateurs manifestent, et ça empire. Ils continuent de rouler, ils trouvent un allié, et l’interdit tombe. Trente-sept ans plus tard, quelqu’un rouvre le tiroir et le referme en quelques jours. Entre les deux, le skate a gagné des médailles olympiques, et ça pèse.

La leçon de Márcio Tanabe et de ses 200 skateurs ne parle pas que du Brésil. Une manif fait du bruit. Ce qui fait tomber un interdit, c’est d’être encore là le lendemain, et d’avoir quelqu’un qui a besoin de toi pour gagner.

Dans ta ville, un spot s’est fait fermer ou couvrir d’anti-skate ? Qui s’est battu pour le rouvrir, et ça a marché ? Dis-le en commentaire ↓

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Le lexique

  1. 1

    spot

    Un lieu où l'on skate, pensé pour ça ou non : une place, des marches, un sol lisse.

  2. 2

    street

    Le skate pratiqué dans la rue et sur le mobilier urbain, par opposition à la rampe ou au bowl.

  3. 3

    pro

    Un skateur payé par ses sponsors, avec souvent sa planche à son nom.

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