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★ Portraits
Paul Rodriguez, 2005 : il quitte éS pour sa première Nike SB — qui a perdu le plus ?
En 2005, P-Rod lâche éS, la famille de son idole Eric Koston, pour un swoosh. Vingt ans plus tard, les dates disent qui a vraiment payé ce départ.
→ Pour aller plus loin : Aurélien Giraud, champion du monde puis 16e aux JO : meilleur skateur français de l’histoire ?
En 2005, Paul Rodriguez a 20 ans, de l’or aux X Games de Los Angeles, et des éS aux pieds. Cette année-là, il sort sa première chaussure signature. Elle porte un swoosh. Pour en arriver là, il a dû décrocher son téléphone et appeler Eric Koston, son idole, l’homme qui l’avait fait entrer chez Girl trois ans plus tôt. Vingt ans après, la question tient toujours au park : dans ce départ, qui a perdu le plus ?
On a remis les faits dans l’ordre. Le gamin, la marque qu’il quitte, celle qu’il rejoint. Et ce que chacun a laissé sur la table.
Avant 2005 : un rookie chez Girl, une marque éS au sommet
En 2002, P-Rod sort sa part dans In Bloom, la vidéo de Transworld pour les skateurs qui démarrent. Girl le passe pro en septembre, à 17 ans. Transworld le nomme Rookie of the Year la même année. Aux pieds, il roule éS, comme son idole.
éS, en ce temps-là, c’est du lourd. La marque naît en 1995 et rejoint en 1996 Sole Technology, la maison mère d’etnies et d’Emerica, montée par Pierre-André Senizergues, un ancien pro de freestyle. Le roster fait saliver : Koston, Chad Muska, Tom Penny, Arto Saari, PJ Ladd, Bob Burnquist, Rick McCrank.
En 2000 sort Menikmati – 2000, la vidéo éS où Koston retourne à Bangkok, sa ville natale. Et en janvier 2003, la marque organise le « Eric Koston éS Game of S.K.A.T.E. ». C’est le premier tournoi de S.K.A.T.E. en duel de l’histoire. Le format que tu joues au park sort de chez eux.

Ferme les yeux deux secondes. Une boîte à chaussures éS, le logo en é accent aigu sur la languette rembourrée, une semelle épaisse comme une marche. En 2003, c’est ça, l’uniforme du street.
2004-2005 : le deal Nike SB, ce qu’on en sait vraiment
Côté Nike, l’histoire commence mal. En 1997, la marque lance ses premières chaussures de skate. Les shops n’en veulent pas. Le marché est tenu par DC, Globe, Emerica, Vans… et éS. Nike est refoulé, entre autres, par la marque que P-Rod porte.
En 2002, Nike crée le label SB et sort la Dunk Low SB. Ventes moyennes. Il manque un visage. En 2004, Nike SB signe Paul Rodriguez comme figure de proue, en même temps que l’Australien Lewis Marnell. En 2005 sort la Nike SB Paul Rodriguez Zoom Air Low.
Le montant ? Jamais rendu public. On ne va pas en inventer un. Les termes connus tiennent en une ligne : un modèle à son nom, un rôle de figure de proue. Pas de chiffre, pas de durée annoncée.
Le deal, en cinq dates
- 2003
ThrasherYeah Right, chez Girl. Le rookie que Nike SB va signer un an plus tard. - 2003
éSPremier Game of S.K.A.T.E. en duel, au nom de Koston. éS invente un format. - 2007
Nike SBNothing But The Truth, première vidéo Nike SB. La dernière part est pour lui. - 2010
Plan BMe, Myself and I. Une part solo pour Plan B, cinq ans après le swoosh. - 2025
P-RodVingt ans après, il poste une session de test de la P-Rod 1 sur sa chaîne.
Pourquoi 2005 : ce que P-Rod et Nike venaient chercher
Nike a besoin d’un skateur que les shops respectent et que les gamins copient. P-Rod coche les deux cases. Il gagne l’or en street aux X Games de Los Angeles en 2004, puis encore en 2005. Et il n’a pas quinze ans de carrière à renier chez un concurrent.
Lui, il vient chercher autre chose qu’un chèque. Aux Berrics, en 2012, il raconte que sa première paire, c’était des baby Jordans. Même chez éS, dès qu’il ne skatait pas, il portait des Air Force 1 blanches ou des Cortez. « J’étais supporter de Nike depuis la naissance. »
Et éS ? La marque a un roster plein de stars plus âgées. Un rookie de 20 ans pèse moins que Koston dans la balance. Sur le papier, laisser partir le plus jeune, ça ne coûte rien. C’est là que le calcul se complique.

Les coulisses : le coup de fil à Koston et les cris de « vendu »
Quitter éS, pour P-Rod, ce n’est pas signer un papier. Il le raconte dans les Footnotes des Berrics : il a d’abord dû appeler Koston, appeler Tony chez éS, appeler plusieurs personnes. « On était proches, c’était une famille là-bas. » Une fois ce poids lâché, « le monde s’est ouvert ».
Dehors, ça grince. Le gamin de Girl chez la marque que les shops refoulaient huit ans plus tôt ? Il l’admet lui-même : il a pris des critiques, « vendu, ceci, cela ». Il dit ne jamais s’en être vraiment soucié. On a raconté en détail comment l’élève a signé chez Nike avant le maître.
Le vrai séisme arrive un an plus tard. En 2006, Koston quitte éS à son tour. Pas pour Nike : pour Lakai, la marque de chaussures de la famille Girl, avec une vidéo d’annonce sur YouTube. En deux saisons, éS perd son rookie et sa tête d’affiche.

2005-2014 : ce que le swoosh a fait de la carrière de P-Rod
En 2007, Nike SB sort sa première vidéo, Nothing But The Truth. Marnell ouvre, P-Rod ferme. La dernière part, c’est la place du skateur sur qui la marque mise tout. À 22 ans, il l’a déjà.
Ensuite, il empile. Or aux X Games en 2009 et 2012. Un magasin, Primitive, ouvert en 2008 à Los Angeles. Une 30e place au classement Transworld des skateurs les plus influents de tous les temps, en 2011. Et en mai 2014, la P-Rod 8.
Un dirigeant Nike lui glisse alors un chiffre. Ils ne sont que quatre athlètes de la maison à avoir sorti huit chaussures signature : Michael Jordan, Kobe Bryant, LeBron James. Et lui. Le gamin aux baby Jordans a rejoint Jordan.

Nike SB et éS après 2005 : le marché change de mains
Pour Nike, P-Rod est la preuve que ça peut marcher. En 2009, Koston quitte Lakai et rejoint à son tour Nike SB, avec la Koston 1. Il explique plus tard qu’il avait passé des années à copier des Nike chez éS et chez Lakai, sans jamais arriver à les reproduire vraiment. Chez Nike, il a enfin les outils.
Lis bien cette phrase. Le skateur qui portait éS reconnaît qu’éS dessinait d’après Nike. La marque qui avait refoulé Nike en 1997 courait derrière lui dix ans plus tard.
Pour éS, la suite est plus sèche. À la mi-2012, la marque annonce une pause. Elle revient en 2014 avec des séries spéciales, distribuées dans une poignée de shops choisis. En mai 2024, etnies, éS et Emerica sont rachetées par le groupe suisse Nidecker. Pendant ce temps, Emerica, elle, refusait de devenir Nike.
Attention, aucune source ne dit que le départ de P-Rod a mis éS en pause. Ce serait trop simple, et faux à écrire. Ce que les dates montrent, c’est une hémorragie : le rookie en 2005, la star en 2006, puis plus rien en 2012.

Verdict : qui a perdu le plus en 2005 ?
P-Rod a perdu quelque chose, c’est vrai. Une famille, de son propre aveu. Des cris de « vendu ». Il a gagné huit chaussures, une part de fin, une place à côté de Jordan et une marque à lui.

Nike n’a rien perdu. Elle a trouvé le visage qui lui manquait depuis 1997, puis récupéré Koston quatre ans plus tard.
C’est éS qui a perdu le plus. Pas un rider : la décennie suivante. En 2005, la marque laisse filer un rookie de 20 ans parce qu’elle a Koston. En 2006, elle n’a plus Koston. Le gamin qu’elle chaussait est devenu l’un des quatre athlètes Nike à huit modèles signature. éS, elle, était en pause.
Aujourd’hui, P-Rod poste encore des sessions de test de la P-Rod 1, vingt ans après. Quand une chaussure de 2005 revient tester le béton en 2025, tu sais de quel côté est parti l’avenir.
Toi, en 2005, t’étais plutôt éS ou Dunk SB aux pieds ? Et si éS avait gardé P-Rod, elle serait où aujourd’hui ?Dis-le en commentaire ↓
Le lexique
-
1
S.K.A.T.E.
Jeu en duel : un skateur pose un trick, l'autre doit le refaire du premier coup. Chaque raté donne une lettre ; le premier qui écrit SKATE a perdu.
-
2
part
La séquence d'un skateur dans une vidéo de marque. La dernière part revient à celui sur qui l'équipe mise le plus.
-
3
chaussure signature
Modèle qui porte le nom d'un skateur pro, vendu sous son nom par la marque qui le sponsorise.
-
4
Rookie of the Year
Titre annuel décerné par un magazine au meilleur skateur fraîchement passé pro.
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