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Le skate féminin a explosé en 5 ans. Pourquoi 36 Skater of the Year et zéro femme ?

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Le skate féminin a explosé en 5 ans. Pourquoi 36 Skater of the Year et zéro femme ?

Podiums olympiques à 14 ans, 900 rentré par une ado, contrats signés. Et 36 Skater of the Year sans une seule femme. Ce que les chiffres disent vraiment.

19 septembre 2026 · 8 min de lecture
Guillaume Martin

Rédacteur skate chez NOSK8.

Spots, portraits et culture skate française : chaque article est relu et sourcé. Trois générations de pros au compteur. Chronique mensuelle.

Le 28 juillet 2024, place de la Concorde, trois filles montent sur le podium du street olympique. Coco Yoshizawa a 14 ans. Liz Akama en a 15. Rayssa Leal, 16. Quarante-cinq ans à elles trois. Le soir même, la phrase tourne partout : « le skate féminin a explosé ».

Elle est vraie, cette phrase. Elle est même mesurable, chiffres à l’appui. Mais il y a un compteur, quelque part dans les bureaux de Thrasher à San Francisco, qui n’a pas bougé d’un cran depuis 1990. Trente-six fois de suite, le même résultat. Et c’est lui qui raconte la deuxième moitié de l’histoire.

Paris 2024 : un podium à 14, 15 et 16 ans — et ça n’a choqué personne

Sky Brown montre sa médaille de bronze olympique en park à Paris 2024
Sky Brown, bronze en park à Paris. Deuxième podium olympique d’affilée, à 16 ans. Photo : Andymiah — CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Rembobine trois ans. Tokyo, août 2021 : le street féminin entre aux Jeux pour la première fois. Momiji Nishiya gagne. Elle est née le 30 août 2007. Elle a 13 ans. Rayssa Leal, argent, 13 ans aussi. Funa Nakayama, bronze, 16. Nishiya devient la troisième plus jeune championne de l’histoire des Jeux d’été, tous sports confondus.

Paris, trois ans plus tard : 272,75 points pour Yoshizawa, 265,95 pour Akama, 253,37 pour Leal. En park, Arisa Trew prend l’or à 14 ans et Sky Brown décroche son deuxième bronze olympique d’affilée.

Deux éditions, six médailles en street, pas une seule fille de plus de 16 ans. Ce n’est pas une anecdote : c’est un sport qui vient d’ouvrir une porte restée fermée si longtemps que ce sont les gamines qui l’ont franchie en premier.

Un 900, ça ne se négocie pas en réunion marketing

Voilà l’argument qu’on sort à chaque fois qu’on soupçonne un coup de com’. Sauf qu’il ne tient pas trente secondes face aux faits.

En 2023, au Vert Alert de Tony Hawk à Salt Lake City, Arisa Trew pose le premier 720 féminin en compétition. Le 29 mai 2024, elle rentre un 900. Première femme. Deux tours et demi en l’air, à 14 ans. Regarde, et essaie de m’expliquer quel service marketing a signé ça :

Arisa Trew — premier 900 féminin
Lizzie Armanto renversée au-dessus du coping devant la foule, Copenhague 2015
Lizzie Armanto, Copenhague 2015. Aucune réunion marketing n’a jamais produit une seconde pareille. Photo : Stig Nygaard — CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Et Trew n’a rien inventé. En 2018, Lizzie Armanto bouclait la loop de Tony Hawk, ce cercle complet à 360 degrés qui a envoyé des pros à l’hôpital. Première femme, là aussi. Et déjà, à l’époque, presque personne n’en a parlé en dehors du milieu.

Un 900 ne s’achète pas, ne se négocie pas et ne se fabrique pas en réunion. Il se rentre, ou il ne se rentre pas. — Ce que les chiffres disent avant les avis

2010-2017 : huit saisons de Street League sans une seule femme

Yumeka Oda en plein flip au-dessus du hubba pendant la finale femmes des Mondiaux de street, Tokyo 2023
Yumeka Oda pendant la finale des Mondiaux de street, Tokyo, décembre 2023. Elle la gagne, à 17 ans. Photo : RuinDig/Yuki Uchida — CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.

La Street League naît en 2010. Elle se présente comme la plus grosse cagnotte de l’histoire du skate de compétition. Combien d’étapes féminines entre 2010 et 2017 ? Zéro. Huit saisons complètes, pas un plateau.

La première arrive en 2018, à Londres. Une seule sur toute la saison. En 2019, elles passent à quatre. En 2025, sept. La courbe monte, personne ne dit le contraire. Mais elle part de rien, et elle part tard.

Même schéma aux X Games. Premiers X Games en 1995. Première épreuve de park féminin ? 2013, à Barcelone, remportée par Armanto. Dix-huit ans d’attente pour une case dans un tableau.

« Tout a changé en cinq ans » ? Ce qui a changé en cinq ans, ce sont des portes qui auraient dû s’ouvrir vingt ans plus tôt.

Hello Kitty avant Thrasher : ce que les contrats racontent

Le 21 avril 2023, Yumeka Oda et Momiji Nishiya signent un contrat d’athlète avec Sanrio. Oui, Sanrio — Hello Kitty. Elles sont les toutes premières athlètes de l’entreprise, tous sports confondus. Deux championnes du monde de street dont le contrat le plus visible est passé avec une marque de peluches.

Momiji Nishiya en sortie de rail devant le public des Mondiaux de street de Tokyo 2023
Momiji Nishiya, sortie de rail aux Mondiaux de Tokyo. Les contrats se signent sur des secondes comme celle-ci. Photo : RuinDig/Yuki Uchida — CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.

Ce n’est pas un jugement sur elles. C’est une info sur le marché. Regarde le calendrier des marques de skate : Nike SB démarre en 2002. La première skateuse signée s’appelle Leticia Bufoni, et c’est en 2015. Treize ans. Nora Vasconcellos devient la première femme de l’équipe adidas Skateboarding en 2017.

En 2019, Nike signe Sky Brown : plus jeune athlète jamais sponsorisée par la marque, tous sports confondus. Elle avait 11 ans, née en juillet 2008. Tu remarques le motif ? Les grosses signatures arrivent quand une fille est déjà une histoire médiatique. Pas quand elle est juste très forte.

36 Skater of the Year, zéro femme

Kava Vasquez en nose stall dans un skatepark de Brooklyn, le terrain où se gagne un Skater of the Year
Brooklyn, 2021. Ni juge, ni chrono, ni dossard : c’est sur ce terrain-là que se joue un Skater of the Year. Photo : Wil540 — CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le Skater of the Year de Thrasher existe depuis 1990. Tony Hawk en 1990, John Cardiel en 1992, Eric Koston en 1996, Tyshawn Jones en 2022, Jamie Foy en 2024, Chris Joslin en 2025. Trente-six titres décernés. Zéro femme.

Et ce n’est pas un détail de palmarès, parce que le SOTY ne se gagne pas en contest. Il se gagne en part vidéo : des mois de filmage, un budget, un filmeur, un photographe, une marque qui paie l’essence et les billets d’avion. Exactement les moyens qu’on n’a jamais mis derrière les filles.

Les couvertures disent la même chose. Cara-Beth Burnside est la première femme en une de Thrasher… en 1989. Il faut attendre janvier 2023 pour la première Asiatique : Funa Nakayama, la médaillée de bronze de Tokyo. Trente-quatre ans entre les deux.

Alors : progrès réel, ou opération marketing ?

Les deux. Mais pas au même endroit — et c’est toute la réponse.

Le progrès est réel partout où il y a un score. Un 900 ne s’achète pas. Un 272,75 ne se décide pas en comité. Le niveau des filles a bondi pour une raison bête et vérifiable : à partir de 2018, on leur a enfin donné des plateaux, des finales et des places à gagner. Quand tu ouvres une compétition à la moitié de l’humanité, elle progresse vite. Personne n’a fabriqué Arisa Trew en agence.

L’opération marketing commence à la seconde où tu sors du podium. Là, presque rien n’a bougé. Pas de parts vidéo à budget égal. Pas de couvertures. Pas de SOTY. Pas d’équipes où les filles seraient plus d’une ou deux. Le sponsor arrive avec la médaille et repart avec l’image, sans jamais financer ce qui coûte vraiment cher : des mois de filmage sans garantie de résultat.

La ligne de fracture n’est pas entre les hommes et les femmes. Elle est entre le podium et la vidéo. — La réponse, en une phrase

Donc, très concrètement : non, ce n’est pas un coup de com’. Oui, c’est un progrès qui tient dans un seul couloir. Le skate féminin a gagné le terrain qui se compte en points, et il n’a toujours pas gagné celui qui se compte en respect : celui des parts, des couvertures et des trophées que le milieu se donne à lui-même.

Le chiffre à surveiller n’est pas un podium

La compétition continue de produire des noms. En 2026, Nana Taboulet gagne le Red Bull Bowl Rippers de Marseille dès sa première participation, à 17 ans. Le 2 septembre, Lucie Schoonheere est championne des Jeux méditerranéens en street avec le meilleur score de la finale femmes, 156,21 points. Tant mieux, et on en reparlera.

Mais le vrai indicateur, il est ailleurs. Le jour où une skateuse sort une part vidéo de six minutes, filmée sur un an, dans la rue, avec le même budget qu’un mec, et que Thrasher lui donne le SOTY, là on pourra dire que le skate féminin a vraiment explosé.

D’ici là, on a un sport qui a changé, et une culture qui traîne des pieds. Ce n’est pas la même chose, et ça ne se règle pas avec une médaille de plus.

Cite-moi une part vidéo féminine que tu as regardée en entier cette année. Si tu sèches, c’est exactement le sujet. Dis-le en commentaire ↓

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Le lexique

  1. 1

    SOTY

    Skater of the Year, le titre annuel décerné par le magazine Thrasher. Il récompense une année de skate filmée, pas un résultat en compétition.

  2. 2

    part vidéo

    Séquence de plusieurs minutes consacrée à un seul skateur, filmée sur des mois. C'est la carte de visite du skate de rue.

  3. 3

    nose stall

    Figure où le skateur immobilise l'avant de la planche en équilibre sur un rebord avant de repartir.

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