Rédacteur en chef · 18 ans de skate
A vu naitre et mourir 3 generations de pros. Chronique mensuelle.

★ Chronique · Opinion
Il a 57 ans, une fracture de 2021 dans les genoux et 15 millions d'abonnés sur Instagram. Tony Hawk ne raccroche pas. Et cette obstination dit quelque chose d'important sur tout ce que le skate nous a fait.
Il a 57 ans, une fracture de 2021 dans les genoux et 15 millions d'abonnés sur Instagram. Tony Hawk ne raccroche pas. Et cette obstination dit quelque chose d'important sur tout ce que le skate nous a fait.
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Il a 57 ans. Il skate encore. Et chaque fois qu’il poste une vidéo, des millions de personnes regardent en silence — une partie d’entre elles avec les yeux humides.
Ce n’est pas de la nostalgie facile. Ce n’est pas un vieux qui refuse de vieillir. Tony Hawk incarne quelque chose de plus précis, de plus inconfortable : la preuve vivante qu’on ne raccroche jamais vraiment.
Tony Hawk a réussi le 900 pour la première fois en public en 1999, à 31 ans. L’âge où beaucoup de skateurs rangent la planche pour de bon. La plupart des genoux ne supportent plus. Les obligations professionnelles prennent le dessus. Les enfants arrivent.
Lui a continué. Pas comme une performance de star. Comme quelqu’un qui n’a tout simplement pas réussi à arrêter.
Les blessures, il en a eu. Une jambe cassée en 2021, à 53 ans, sur un kickflip qui aurait dû être anodin. Il a documenté tout ça publiquement, sans filtre — la fracture, la rééducation, le retour. Pas pour faire le warrior. Juste parce que c’est ce qu’il vit.
C’est cette transparence-là qui touche les trentenaires qui l’ont grandi. Pas le mythe. L’homme qui souffre et qui revient quand même.
En 1999, les X Games de San Francisco ont diffusé en direct quelque chose que personne n’attendait vraiment. Hawk avait déjà raté six fois. Le temps réglementaire était écoulé. Les organisateurs ont laissé faire.
La septième tentative a réussi.
Ce moment a été compressé en trois secondes dans Tony Hawk’s Pro Skater, le jeu sorti la même année sur PlayStation. Pour des millions de gamins, ce n’est pas la vidéo originale qui a défini Tony Hawk — c’est ce personnage pixellisé en train de tourner dans un halfpipe de banlieue américaine avec « Guerrilla Radio » de Rage Against the Machine en fond.
Deux générations. Une seule image.

TikTok, 2021. Le remake de THPS 1+2 vient de sortir. Des clips de Hawk en train de maîtriser des tricks sur des skateparks vides ou de skater avec son fils Riley explosent sur les feeds. Les commentaires sont unanimes : « Il est vraiment réel » / « C’est pas du tout ce que j’imaginais » / « Il skate encore ??? Il a quel âge ??? »
La Gen Z n’a pas grandi avec les magazines Thrasher en papier. Elle n’a pas regardé les VHS 411. Mais elle a grandi avec THPS — et elle a découvert Hawk par le jeu avant de découvrir le skateur.
Le problème avec la culture skate en 2026, c’est qu’elle est partout et nulle part. Supreme collabore avec Louis Vuitton. Nyjah Huston sponsorisé par Monster Energy. Les tricks aux Jeux Olympiques jugés par des arbitres en chemise blanche.
Dans ce contexte de dilution, Tony Hawk est paradoxalement devenu un ancrage. Pas parce qu’il représente la pureté de la culture — il a lui-même signé des contrats publicitaires, lancé des marques, fait du business. Mais parce qu’il a 57 ans, qu’il skate encore dans un halfpipe, et que ça se voit que ce n’est pas pour la caméra.
La Gen Z flaire l’authenticité comme elle flaire le faux. Et Hawk — avec ses fractures documentées, ses sessions filmées sans stylisme, ses falls postés sans retouche — passe le test.
Il y a une ligne directe entre Bones Brigade et aujourd’hui. Elle passe par Hawk. Il était là au début du street moderne, il était là quand le skate est entré dans la conscience pop avec THPS, et il est encore là en 2026 avec 15 millions d’abonnés sur Instagram.
Pour un trentenaire, c’est une continuité rassurante. Pour un gamin de 17 ans qui découvre la culture, c’est un accès à une profondeur historique que les clips TikTok de 30 secondes ne transmettent pas.
On a des chroniques sur ce que ces figures de la vieille école continuent d’apporter — Rodney Mullen, lui, a 59 ans et file encore des sessions aux gamins à Malibu. C’est un pattern. Ce n’est pas un accident.
« Il y a un moment où tu arrêtes de skater pour progresser. Tu skates pour te souvenir de qui tu es. »
Pourquoi sa génération ne raccroche pas ?
La réponse commode, c’est « parce qu’ils aiment ça ». Mais ce n’est pas suffisant. Des milliers de gens aiment le football et arrêtent à 35 ans sans se poser de question. Le skate, non.
Le skate n’a pas d’arbitre. Pas de règle sur ce qui compte comme une victoire. Tu peux sortir une planche à 55 ans dans un parking vide à 7h du matin, réussir un trick que tu essayais depuis six mois, et cette victoire-là n’existe que pour toi.
C’est ça, le différentiel. Dans un monde où tout se mesure, se partage, se classe — le skate reste capable de produire des moments qui n’appartiennent qu’à la personne qui les vit.
Tony Hawk a des millions de followers. Il pourrait ne skater que devant des caméras. Il choisit régulièrement de skater seul, ou avec son fils, ou avec des inconnus dans un parc. Les vidéos qui en résultent ont un son différent — les voix, le bruit des roues sur le béton, l’absence de musique placée en post-production.
Pour beaucoup de trentenaires qui ont commencé à skater entre 12 et 16 ans, le skate n’est pas une activité. C’est une façon de voir. Tu regardes un trottoir et tu vois un spot. Tu regardes un escalier et tu comptes les marches. Tu regardes un parking et tu te souviens d’une session de 1998 où tu as réussi ton premier flip pour de vrai.
Cet œil-là ne disparaît pas. Il dort, parfois. La planche reste dans le garage pendant deux ans. Mais il suffit d’un clip, d’un passage devant un skatepark, d’un gamin qui bute sur un kickflip — et c’est revenu.
Hawk le dit dans sa propre façon d’en parler : il n’a jamais vraiment arrêté parce qu’il n’a jamais eu besoin d’arrêter. La planche s’adapte à la vie, pas l’inverse.

Si tu as 32 ans et que tu lisais Thrasher en 2005, ce paragraphe est pour toi.
Il y a une culpabilité discrète qui circule dans cette tranche d’âge. La planche dans le garage. Les genoux qui craquent. Le sentiment d’avoir trahi quelque chose en arrêtant. Ou la gêne de ne pas avoir vraiment arrêté — de sortir le dimanche matin pour 45 minutes de park et de rentrer avant que les enfants se réveillent.
Tony Hawk, à 57 ans, est la preuve que cette ambivalence est normale. Que skater à mi-temps n’est pas une honte. Que la planche sous les pieds n’a pas d’âge minimum ou maximum.
Son fils Riley Riley Hawk est devenu pro. Tony Hawk a filmé Riley enfant en train de faire ses premiers tricks. Il a filmé Riley adolescent en train de le surpasser techniquement. Il n’en a pas fait une rivalité — il en a fait un passage de flambeau.
Ce modèle-là parle à quiconque a déjà appris un trick à un débutant. L’apprentissage dans l’autre sens — du fils vers le père, du gamin vers le vieux — c’est ce qui fait vivre une culture. Pas les magazines. Pas les sponsors. Les sessions.
On a exploré ce thème de la transmission dans notre portrait sur Mark Gonzales — The Gonz qui, à 57 ans également, continue d’influencer des skateurs de 20 ans qui n’étaient pas nés quand il inventait le street skating.
Il y a quelque chose que les vétérans du skate ne disent pas ouvertement. La peur de regarder autour de soi dans un skatepark et de ne plus voir personne de son âge. D’être le mec de 40 ans entouré de gosses de 16 ans qui te regardent avec ce mélange de respect poli et d’incompréhension.
Hawk neutralise cette peur par l’existence même. Si lui peut skater à 57 ans sans que personne trouve ça pathétique — au contraire — alors la règle ne tient pas. L’âge n’est pas une limite que le skate impose. C’est une limite qu’on s’impose soi-même.
En 1996, Toy Machine sortait Welcome to Hell. C’est l’année où beaucoup de trentenaires d’aujourd’hui ont découvert le skate street dans sa forme la plus brute — Ed Templeton, la violence esthétique, le refus total du commercial.
Notre chronique sur Welcome to Hell à 30 ans a touché un nerf. Les commentaires étaient du type : « J’avais 14 ans quand j’ai vu ça pour la première fois chez un pote. Ça a changé ma façon de regarder la rue. »
Ce que Toy Machine faisait en 1996 et ce que Hawk représente en 2026 sont deux choses différentes — l’une était une rupture, l’autre est une continuité. Mais les deux parlent à la même personne : celle qui a mis une planche sous ses pieds un jour et n’a plus jamais regardé le monde pareil.
La Gen Z consomme Tony Hawk différemment. Elle ne regarde pas les X Games 1999 en nostalgie. Elle regarde les clips 2024 avec fascination, comme on regarderait quelqu’un qui maîtrise un art que le temps n’entame pas.
C’est la même posture devant un artiste martial de 70 ans qui démontre encore avec fluidité. Ce n’est pas de la pitié. Ce n’est pas de la déférence par habitude. C’est de la reconnaissance sincère.
Et dans cette reconnaissance, il y a quelque chose que la Gen Z cherche : la preuve qu’une culture peut tenir. Que dans un monde où tout dure six mois avant d’être « mort », il existe des choses qui résistent.
Le skate a résisté. Hawk en est le symbole le plus visible. Et le fait qu’il soit encore là, en 2026, à skater des halfpipes avec sa fracture de 2021 en mémoire — c’est peut-être le message le plus punk que cette culture ait jamais envoyé.
Pour aller plus loin sur les figures qui ont façonné cette culture, lis notre portrait de Andrew Reynolds — The Boss qui continue de définir ce que skater veut dire à 46 ans. Et si tu veux comprendre d’où tout ça vient, la chronique sur World Industries et Steve Rocco remet en contexte la révolution dont Hawk était le contemporain.
Oui. Tony Hawk documente régulièrement ses sessions sur ses réseaux sociaux — Instagram, YouTube, TikTok. Il a subi une fracture du fémur en 2021 mais a repris la planche après rééducation. Il skate principalement dans des halfpipes et des bowls, des formats adaptés à une pratique longue durée sans l’impact répété du street.
Tony Hawk avait 31 ans lors du 900 aux X Games de San Francisco en juin 1999. Il est né le 12 mai 1968. Ce trick — deux rotations complètes dans un halfpipe — n’avait jamais été réalisé en compétition publique avant cette date.
THPS sorti en 1999 a introduit la culture skate à une génération entière qui ne pratiquait pas. La combinaison tricks/musique punk-rock et hip-hop/esthétique visuelle a créé une porte d’entrée vers la culture sans nécessiter une planche. Des études ont montré que les ventes de planches avaient augmenté significativement après chaque sortie de la série. Le remake de 2020 a reproduit cet effet avec la Gen Z.
Le risque de blessure existe à tout âge — il augmente avec l’âge en termes de temps de récupération, pas nécessairement de fréquence des chutes. La pratique adaptée (bowl, halfpipe, carving) est moins traumatisante que le street technique pour les articulations. La grande majorité des skateurs qui continuent après 40 ans adaptent leur pratique plutôt que d’arrêter. Tony Hawk lui-même est un exemple documenté de continuité à impact réduit.

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