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Le skate olympique a tué le skate de rue — et personne ne s’en plaint vraiment

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Le skate olympique a tué le skate de rue — et personne ne s’en plaint vraiment

Quand Yuto Horigome a posé son switch 360 flip sur le podium de Tokyo, j'ai regardé ça depuis mon canapé. Et j'ai ressenti de la tristesse. Pas parce que le skate est aux Jeux — parce qu'il y est et que ça marche. Ce qu'on a perdu dans l'échange, personne n'en parle vraiment.

17 mai 2026 · 7 min de lecture
Guillaume Martin

Rédacteur en chef · 18 ans de skate

A vu naitre et mourir 3 generations de pros. Chronique mensuelle.

Quand Yuto Horigome a posé son switch 360 flip sur le podium de Tokyo, j'ai regardé ça depuis mon canapé. Et j'ai ressenti de la tristesse. Pas parce que le skate est aux Jeux — parce qu'il y est et que ça marche. Ce qu'on a perdu dans l'échange, personne n'en parle vraiment.

Aux Jeux de Tokyo en 2021, quand Yuto Horigome a posé son switch frontside 360 kickflip sur le podium, j’ai regardé ça depuis mon canapé avec un mélange de fascination et d’un truc que j’arrivais pas à nommer. Ce n’est qu’en voyant la pub Coca-Cola qui a suivi que j’ai compris : c’était de la tristesse.

Pas parce que le skate est aux Jeux. Parce que le skate est aux Jeux et que ça marche. Que les viewers sont là, que les marques injectent des millions, que des gamins de 14 ans signent chez Red Bull. Et que dans le même temps, le skate de rue — le vrai, celui qu’on a connu — a disparu du débat mainstream sans que personne ne crie à l’assassin.

1996 à EMB : ce que les caméras n’auraient jamais filmé

En 1996, à Embarcadero, les mecs skateaient parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Pas de prize money, pas de broadcasting deal, pas de qualification. Mark Gonzales bricole une line sur un ledge qui crache de la graisse de burger. Koston répète un front crook sur la même barre pendant trois heures. Personne ne chronomètre, personne ne note.

Ce n’est pas de la nostalgie facile. C’est une description factuelle de ce qu’était le skate de rue : une activité structurellement non-compétitive. Le spot, tu le trouves toi-même. Le trick, tu décides toi-même. La session s’arrête quand le vigile ou la pluie te chasse. La seule jauge c’est ton crew — et encore, il t’encouragerait même si tu ratais.

Aucun de ces éléments n’est compatible avec un format Jeux Olympiques. Et les Olympics l’ont très bien compris, puisqu’ils ont pris le street skating, ils l’ont mis sur une plaza artificielle (pas un vrai spot — une plaza conçue pour que tout se voie bien de la tribune), ils ont ajouté des juges, un chrono, et un score. Et ça a donné quelque chose qui ressemble au skate comme un aquarium ressemble à la mer.

Le skate de rue était structurellement non-compétitif. Pas par idéologie. Par nature. — Ce qu’on a oublié de défendre

Yuto, Jagger, Nyjah : trois prodiges qui n’ont pas besoin de toi pour exister

Soyons clairs : Yuto Horigome skate mieux que toi, mieux que moi, mieux que probablement 99,8% des humains en vie. Son switch 360 flip est d’une précision chirurgicale. Jagger Eaton a une fluidité qui donne envie de lâcher le skate par honte. Nyjah Huston réalise des tricks sur des spots qui feraient vomir de trouille n’importe quel humain normalement constitué.

Mais leur skate existe dans un cadre qui le transforme en quelque chose d’autre. Le skate olympique est du sport de haute performance. Pas de la culture. La différence, ce n’est pas une question de niveau — c’est une question de sens.

Quand Rodney Mullen inventait le flatground kickflip dans les années 80, personne ne lui avait demandé de faire ça. Il n’y avait pas de compétition qui l’y invitait. Il l’a fait parce que l’idée lui avait traversé la tête et que son corps a mis des années à la réaliser. Le kickflip est né d’un vide — pas d’une case à cocher sur un tableau de scoring.

Aujourd’hui, un gamin qui vise les Jeux optimise son run. Il travaille les tricks qui scorent le mieux selon les grilles de notation actuelles. Il s’entraîne à combiner les éléments qui pèsent le plus de points. C’est du haut niveau. C’est respectable. Mais ce n’est plus vraiment du skate de rue.

Gonz, Yeah Right et la caméra qui effaçait les visages — on ne s’en est jamais remis

Il y a une scène dans Yeah Right – 2003 où le visage des skateurs est masqué par une technologie de l’époque. Spike Jonze en avait fait un gimmick visuel. Résultat : on voyait les corps, les boards, les spots. Le trick entier dans son contexte réel. Pas de gros plan sur la figure qui exprime la satisfaction post-landing.

C’est exactement l’inverse de ce que les Olympics ont fait. La caméra olympique cherche le visage. Elle veut l’athlète. Elle veut l’émotion après le podium, les larmes, le drapeau. Elle veut transformer le skateur en personnage de fiction télévisuelle avec un arc narratif : l’obstacle, l’entraînement, la victoire.

Le skate de rue n’a pas d’arc narratif. Il a des sessions. Des jours où ça sort, des jours où rien ne sort. Des spots qui ferment. Des trucks qui cassent. Des potes qui arrêtent. Cette irrégularité, cette absence de dramaturgie construite — c’est le skate. Et c’est exactement ce qui ne passe pas à la télé.

Le skate olympique a produit des athlètes exceptionnels. Et a enterré la question de ce que skate voulait dire. — Le deal qu’on n’a pas signé

Bercy en 1997, Trocadéro aujourd’hui : l’écart qui dit tout

Il y avait un truc à Bercy dans les années 90. Pas le lieu — le fait que les mecs skateaient là parce qu’ils n’avaient pas le choix, parce que c’était ouvert, parce que les dalles étaient bonnes. La session Bercy n’était pas organisée, pas filmée pour du contenu, pas hashtaggée. Elle existait parce qu’il faisait chaud et que les boards roulaient.

Aujourd’hui quand tu skates au Trocadéro un samedi matin, tu as autant de caméras iPhone pointées vers toi que de spectateurs. Tout le monde filme. Quelques-uns skateent. Le skate est devenu un fond d’écran vivant pour du contenu réseaux sociaux. Ce n’est pas la faute des Olympics, c’est la faute d’un glissement culturel plus large — mais les Olympics ont accéléré et légitimé cette transformation du skateur en performer pour public.

Daewon Song ne s’entraînait pas pour un public. Ses sessions en Californie dans les années 90 se passaient souvent sans témoins. Ce qu’on en a vu, c’est ce que la caméra de l’équipe a bien voulu capturer. Entre la session réelle et la vidéo, il y avait une distance. Une intimité préservée.

Personne ne s’en plaint. Et c’est ça le problème.

Ce titre, c’est une observation, pas un reproche. Le skate de rue version 90s-2000s n’a pas été tué par les Olympics. Il a été tué par le fait que les gens ont regardé les Olympics — et ont trouvé ça bien. Pas tous. Mais suffisamment.

Les marques ont suivi les audiences. Element, Primitive, Plan B — des boards de skate de rue vendues à des gamins qui vont aux Jeux comme on va au foot. Pas pour skater, pour voir des athlètes performer. Rien de mal là-dedans. Mais ce n’est plus la même culture.

Ce qui me gêne, ce n’est pas que le skate soit olympique. C’est que la conversation sur ce qu’on a perdu dans l’échange n’a jamais vraiment eu lieu. Tout le monde a applaudi. Les sponsors ont communiqué sur leurs athlètes médaillés. Et puis voilà.

Personne n’a dit à voix haute : on a transformé une pratique fondamentalement anti-institutionnelle en discipline institutionnelle. Et tout le monde semble d’accord pour faire semblant que ce n’est pas une contradiction.

Ce qu’on défend, ce qu’on garde

Ce n’est pas un appel au gatekeeping. Pas question de faire le tri entre les vrais skateurs et les autres — ce serait con et contre-productif. Le gamin qui a découvert le skate en regardant les JO de Tokyo et qui sort maintenant le dimanche matin avec sa première board complète, c’est une bonne nouvelle. Le skate se transmet, il vit.

Mais on peut accueillir les nouveaux sans effacer la mémoire de ce qu’était le skate avant d’être un sport. Avant que « spot » devienne une plaza homologuée. Avant que « session » devienne un entraînement programmé. Avant que « crew » devienne une équipe nationale.

Regarder une VHS de Mouse – 1996 aujourd’hui, c’est voir des mecs qui skateent des spots réels, dans des villes réelles, avec la police qui arrive parfois à l’image. Pas de tribune, pas de juge, pas de chrono. Juste des tricks et de l’asphalte. Ce truc-là n’a pas de médaille. Mais c’est ça qui a tout lancé.

Et si on pouvait arrêter de faire semblant que les deux sont la même chose, ce serait déjà honnête.

Toi, tu as regardé les Jeux olympiques de skate — kiffé, énervé, partagé ? Et si t’es pas d’accord avec moi, c’est encore mieux. Dis-le en commentaire ↓

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