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★ Portraits
Tiago Lemos — le Brésilien qui a rendu les gros ledges plus petits
Il y a deux façons de regarder une vidéo de Tiago Lemos : compter les tricks, ou regarder la hauteur du bloc. Le Brésilien passe en nollie sur des ledges à hauteur de hanche comme si elles ne lui coûtaient rien — et en 2024, le Street League a fini par lui donner raison.
→ Pour aller plus loin : Robert Nel : nollie bs 360 heel au-dessus de la mode
Il y a deux façons de regarder une vidéo de Tiago Lemos. La première, tu comptes les tricks. La deuxième, tu regardes la hauteur du bloc, tu regardes le mec à côté qui filme, tu fais le rapport de taille — et tu te demandes si la caméra ment. Elle ne ment pas. C’est bien un ledge de marbre qui arrive à hauteur de hanche, et c’est bien un Brésilien qui vient de monter dessus en nollie, board retournée, sans que ça ait l’air de lui coûter quoi que ce soit.
Tiago Lemos n’a pas inventé le ledge. Il a fait quelque chose de plus rare : il a déplacé la limite de ce qu’on considère comme skatable, et il l’a fait avec une décontraction qui rend le truc encore plus insultant. La plupart des skateurs de son niveau te donnent envie de sortir. Lui, il te donne envie de t’asseoir.
Le Brésil, la filière que personne ne regarde vraiment
Né en 1991 au Brésil, Tiago débarque dans le champ de vision du skate mondial en 2015. Pas à 15 ans, pas via un flot de clips Instagram, pas par une hype de sponsor. À 24 ans, d’un coup, avec une part.
Ce décalage dit tout du circuit brésilien. Aux États-Unis, un gamin doué est repéré tôt, il monte dans une team am, il a un filmeur attitré, un contrat de shoes et une trajectoire lisible. Au Brésil, la fabrique tourne autrement : énormément de pratiquants, un niveau technique brutal, et beaucoup moins de tuyaux pour transformer ça en carrière internationale. Résultat, des mecs skatent à un niveau démentiel pendant des années sans que l’Europe ou les US n’en sachent quoi que ce soit. Puis un jour une part sort, et tout le monde découvre un skateur « nouveau » qui a en réalité dix ans de terrain derrière lui.
C’est exactement le profil Lemos. Quand la planète skate le découvre, il ne progresse pas devant nous — il arrive déjà fini. Une révélation à retardement, en somme. La nuance compte, parce qu’elle explique la sensation bizarre que donnent ses premières images : ce niveau de contrôle ne s’improvise pas, il a été construit ailleurs, pendant des années, loin des caméras qu’on regarde.
2015, « Press Play » : la part qui casse l’échelle
La part DC « Press Play » fait le boulot en quelques minutes. Thrasher, à l’époque, la classe dans la catégorie au-dessus des face-melters — le magazine parle carrément de face-vaporizer, en prévenant ses lecteurs qu’il ne resterait plus de visage après visionnage. Ce genre d’emballement, Thrasher en produit tous les mois. Sauf que là, pour une fois, l’emballement était calibré.
Ce qui frappe dans cette part, ce n’est pas la difficulté isolée d’un trick. C’est un problème d’échelle. Tu as l’habitude d’un référentiel : un ledge de plaza, ça fait genoux. Un gros ledge, ça fait mi-cuisse. Tiago arrive et pose du flat-ground technique sur des blocs qui, chez toi, servent de banc pour manger un sandwich. Le cerveau met un temps à recalibrer. Beaucoup de gens ont revu la part deux fois de suite juste pour vérifier qu’ils avaient bien vu.
Et c’est une part qui n’a pas mal vieilli, ce qui est plus rare qu’on croit. Une grosse partie des parts qui ont marqué le street tiennent grâce à leur contexte, leur montage, leur époque. « Press Play » tient sans contexte. Tu la montres à quelqu’un qui n’a jamais posé un pied sur une planche, il comprend qu’il se passe un truc anormal.
Carrière
- 2015
DCPart DC « Press Play » : le monde découvre ses tricks de ledge surdimensionnés. Plus rien ne sera pareil. - 2017
PrimitivePart Primitive « DEFINE » : nollie flips et noseslides sur des ledges que personne d’autre ne touche. - 2018
SLSSwitch backside tailslide sur le marbre de MACBA — un des passages qui installe sa réputation en Europe. - 2019
SpitfirePart Spitfire « Sure Shot » : la fluidité brésilienne sur le plus gros du street. - 2022
PrimitivePart Primitive « City Soldier » : toujours plus gros, toujours aussi propre. - 2024
SLSSwitch backside noseblunt sur les Bay Blocks de San Francisco : élu Trick of the Year du Street League. Un trick de rue, pas d’arène.
Le ledge XXL, ce n’est pas un ledge. C’est un autre sport.
Le grand public — et pas mal de skateurs, soyons honnêtes — sous-estime ce que change la hauteur sur un ledge. On se dit : c’est le même trick, juste plus haut. Non. Passé un certain seuil, la nature du problème change.
D’abord, la mécanique du pop. Sur un curb, tu peux tricher : peu d’ollie, beaucoup de placement. Sur un bloc à hauteur de hanche, il n’y a plus de triche possible. Il te faut un ollie complet, board bien à plat, à une hauteur où la majorité des gens ne montent déjà pas sans trick. Ajoute une rotation de board là-dedans et tu comprends pourquoi la liste des candidats est courte.
Ensuite, la vision. C’est le point que personne ne mentionne et c’est peut-être le plus violent. Sur un ledge bas, tu vois l’arête, tu vois où tu poses, tu corriges en vol. Sur un ledge haut, l’arête arrive au niveau de ton regard pendant l’approche : tu ne vois pas la surface sur laquelle tu vas atterrir. Tu la devines. Tu poses ton trick sur une zone que tes yeux n’ont pas validée. C’est un acte de foi mécanique, répété jusqu’à ce que ça rentre.
Troisième point, la sanction. Sur un curb, un raté c’est un pied au sol. À cette hauteur, un raté c’est le truck qui accroche, la board qui s’arrête net, et toi qui continues. Les tibias prennent, les chevilles prennent. Ce n’est pas un détail de confort : ça filtre les gens qui sont prêts à réessayer trente fois. La plupart des skateurs capables techniquement du trick ne sont pas prêts à payer ce prix-là trente fois de suite.
Reste le matériel et la surface. Un ledge de cette taille ne pardonne pas un truck mal réglé ni un slide qui accroche — d’où l’obsession du wax et d’un setup verrouillé. Si tu veux te faire une idée du territoire technique dont on parle, commence par regarder ce qu’exige déjà un nosegrind propre sur un obstacle normal, puis multiplie la hauteur par deux.
Le nollie backside heelflip, ou pourquoi ce trick n’a aucun sens
S’il ne devait rester qu’un trick de Tiago Lemos, ce serait celui-là. Le nollie backside heelflip est sa signature, et c’est un choix de signature assez perturbant.
Décomposons. Nollie : tu pop du nose, en roulant vers l’avant. Pour la plupart des gens, c’est déjà moins de levier, moins de hauteur, moins de confort qu’un ollie classique. Heelflip : la board tourne côté talon, ce qui demande une extension de jambe avant que la hauteur ne facilite pas. Backside : ton corps tourne dans le dos du mouvement, donc tes épaules travaillent contre la rotation de la board au lieu de l’accompagner.
Chacun de ces trois éléments enlève de la marge. Empilés, ils ne devraient pas laisser assez de hauteur pour monter sur quoi que ce soit. Sur du flat, c’est déjà un trick de connaisseur. Posé sur un ledge que la plupart des skateurs ne franchissent même pas en ollie simple, ça devient un truc qu’on regarde en boucle sans vraiment comprendre où il trouve la place.
La réponse n’est pas dans la puissance. C’est là que Tiago se sépare du reste : il ne skate pas ces obstacles en force, il les skate en timing. Le pop arrive tard, très près de l’obstacle, ce qui lui laisse le maximum de hauteur utile au moment exact où il en a besoin. Skater fort, beaucoup savent faire. Skater tard, c’est autre chose.

Primitive : P-Rod avait compris avant les autres
Paul Rodriguez monte Primitive après une carrière entière passée à être le skateur le plus propre de sa génération. Un mec dont la marque de fabrique est la précision millimétrée ne recrute pas au hasard. Quand il parle de Tiago, il ne parle d’ailleurs ni de style ni de charisme — il parle de méthode.
P-Rod décrit un skateur qui possède une « next level ability », et surtout quelqu’un qui décortique méthodiquement un spot, construit dessus, empile les couches, « jusqu’à ce que d’un coup il reparte d’un des tricks les plus tordus que t’aies vus ». C’est une description d’ingénieur, pas de fan. Et ça colle parfaitement à ce qu’on voit à l’image : rien chez Tiago n’a l’air improvisé.
Le rapport entre les deux est plus intéressant qu’une simple relation patron-rider. P-Rod a passé sa carrière à prouver qu’on pouvait être irréprochable techniquement sans être ennuyeux. Tiago pousse la même idée dans une direction que P-Rod n’a jamais explorée : la taille. Là où P-Rod cherchait la perfection sur des obstacles standards, Tiago applique la même exigence à des obstacles hors-norme. Vu comme ça, le recrutement tombe sous le sens.
Et Primitive, au passage, est devenue une des plus grosses portes d’entrée du skate brésilien à l’international. La team aligne Tiago, mais aussi Carlos Ribeiro, Giovanni Vianna, Filipe Mota. Ajoute Robert Neal et Miles Silvas et tu as une équipe qui, sur le papier, ne devrait pas exister tant la densité technique est absurde.
Bay Blocks, San Francisco : le jour où le circuit a dû s’incliner
Il faut être clair sur un point : le Street League et son cirque de scoring, on peut trouver ça aussi excitant qu’un salon de l’automobile. Le format contest écrase précisément ce qui fait la valeur du skate de rue — l’imprévu, le spot, le bust, l’attente. On a d’ailleurs écrit ce qu’on pense du virage compétitif du skate, et ce n’est pas tendre.
Sauf que le SLS Trick of the Year, lui, n’est pas un titre de contest. C’est une récompense qui va à un trick de rue, filmé n’importe où sur la planète, en dehors de toute arène. Et en 2024, il est allé à Tiago Lemos, pour un switch backside noseblunt sur les Bay Blocks de San Francisco. Dix mille dollars pour un trick. La presse skate allemande a résumé la chose comme il fallait : un switch nose bluntslide « à hauteur de hanche ».
Décomposons encore, parce que l’enjeu est là. Switch : tu roules dans ta position inversée, donc tout ton vocabulaire moteur est retourné. Backside noseblunt : tu poses le nose sur l’arête, en position bloquée, dos à l’obstacle — c’est un des slides les plus techniques du répertoire parce qu’il n’y a quasiment aucune tolérance sur le placement, ni à l’entrée ni à la sortie. Fais-le en switch. Fais-le à hauteur de hanche. Sur du marbre de San Francisco.
Ce trick est important pour une raison qui dépasse Tiago : il prouve qu’à trente-trois ans, dans une discipline qui pousse les corps dehors avant, il continuait à repousser sa propre limite plutôt qu’à entretenir un acquis. Neuf ans après « Press Play », il ne refaisait pas du Lemos. Il en rajoutait.
Une précision d’honnêteté : le passage historiquement associé à Tiago sur le marbre de MACBA à Barcelone — un switch backside tailslide — est un morceau de bravoure réel, mais ce n’est pas ce qui lui a valu le Trick of the Year. Les deux se sont mélangés dans pas mal de récits francophones, y compris chez nous. Le titre, c’est Bay Blocks, et c’est 2024.
USA, Brésil, Japon — et le Brésil est le plus mal raconté des trois
Le skate mondial tient aujourd’hui sur trois piliers. Les États-Unis, qui gardent l’infrastructure, les marques et le récit. Le Japon, qui a produit une génération d’une précision technique effrayante et qui rafle désormais les podiums avec des skateurs comme Ginwoo Onodera. Et le Brésil.
Le Brésil est le pilier le plus mal traité des trois. Sur le plan des résultats, il n’a rien à prouver : le pays sort des skateurs de haut niveau en flux continu, dans toutes les disciplines, street comme park — São Paulo accueille désormais des championnats du monde. Sur le plan du récit, en revanche, il reste traité comme un réservoir de talent brut : on prend les riders, on ne prend pas la culture qui va avec.
C’est là que Tiago compte au-delà de son skate. Il n’est pas un « talent brésilien exporté ». Il n’a pas américanisé son skate pour se faire adopter — il a imposé une façon de faire, une lecture différente des obstacles urbains, et c’est le reste du monde qui a dû s’adapter à son référentiel. C’est une inversion rare. La plupart des skateurs internationaux se coulent dans le moule US. Lui a déplacé le moule.
Ce que ça change pour toi, entre République et la Confluence
Question légitime : qu’est-ce qu’un skateur français va chercher chez un Brésilien qui skate du marbre californien ?
Trois choses, très concrètes.
La lecture du terrain. Le mobilier urbain français est haut. Nos murets, nos bordures de dalles, nos rebords de jardinières ne sont pas taillés comme les plazas américaines pensées pour du skate. On a longtemps considéré ça comme un handicap : trop haut, pas skatable, on passe. Tiago Lemos démonte l’excuse. Chez lui la hauteur devient une caractéristique du terrain, au même titre que la qualité du sol ou la longueur du run-up — un paramètre avec lequel on compose, pas un mur. Si tu skates les spots parisiens, les dalles de La Défense ou les rebords autour de Bercy, tu as déjà sous les yeux dix obstacles que tu as classés « trop gros » par réflexe.
La méthode. Ce que décrit P-Rod — décortiquer, empiler, construire — c’est une méthode transposable à n’importe quel niveau. Tu ne feras pas de nollie backside heelflip sur un bloc à hauteur de hanche. Mais l’approche qui consiste à ne pas attaquer un spot d’un bloc, à le découper en étapes, à valider chaque couche avant d’ajouter la suivante, elle marche sur un curb de Bordeaux comme sur un ledge de Lyon Confluence.
Le rapport au temps. Tiago arrive à 24 ans, gagne son plus gros titre à 33. Dans un milieu obsédé par les prodiges de quinze ans, c’est une donnée réconfortante et rarement dite : la progression ne s’arrête pas quand la hype passe à autre chose. Ça vaut pour un pro brésilien. Ça vaut aussi pour toi le dimanche matin.
Le skateur qui a rendu les obstacles plus petits
Le plus grand compliment qu’on puisse faire à Tiago Lemos, c’est celui-là : il n’a pas rendu le skate plus impressionnant, il a rendu les obstacles plus petits. Après lui, un bloc que tu regardais comme une limite naturelle est redevenu une question ouverte.
C’est aussi pour ça que ses images vieillissent bien pendant que d’autres se démodent. Un trick record se fait battre. Un changement de référentiel, non — il devient le nouveau point de départ de tout le monde. On skate aujourd’hui, sans s’en rendre compte, dans un monde où la hauteur acceptable d’un ledge a été redéfinie par un Brésilien qui n’a jamais eu l’air de forcer.
Le ledge que tu as classé « trop gros » et que tu n’as jamais retenté : il est où, et c’est quoi l’excuse ? Poster un commentaire
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