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★ Portraits
Lizzie Armanto a bouclé la loop de Tony Hawk en 2018 : pourquoi on parle si peu d’elle ?
Première femme à boucler la loop de Tony Hawk, or au premier park féminin des X Games, part chez Vans. Et pourtant son nom ne circule pas. Voilà pourquoi.
→ Pour aller plus loin : Yuto Horigome, 2 titres olympiques d’affilée : le skate street est-il devenu japonais ?
En 2018, une skateuse de 25 ans entre dans un tube en bois de 360 degrés, le traverse tête en bas, et en ressort debout. Première femme de l’histoire à boucler la loop de Tony Hawk. Good Morning America en fait un sujet. L’Équipe met la vidéo en ligne. Ton pote te balance le lien dans la conversation du crew avec trois points d’exclamation.
Elle s’appelle Lizzie Armanto. Américaine par sa mère, finlandaise par son père, née en 1993, elle roule depuis 2007. Une chaussure à son nom chez Vans. Une place dans l’équipe Birdhouse de Tony Hawk. Un or aux X Games. Plus de trente titres.
Maintenant fais le test au skatepark de ta ville. Demande qui c’est. Compte les réponses. Ce n’est pas un oubli — c’est un symptôme, et il dit quelque chose de sale sur la façon dont le skate raconte ses propres histoires.
2018 : elle boucle la loop, et le monde en parle quarante-huit heures
La loop de Tony Hawk, ce n’est pas un obstacle de skatepark. C’est un anneau de bois fermé, monté sur la propriété de Hawk, que quelques dizaines de personnes ont franchi depuis sa construction. Tu y entres à pleine vitesse, tu passes la tête en bas, et si tu perds un dixième de seconde de vitesse au sommet, tu tombes de plusieurs mètres sur du contreplaqué.
Armanto s’y est cassée les dents pendant des essais entiers avant de passer. Le clip a fait le tour du monde à l’été 2018 : télévision américaine, presse sportive française, reprises en boucle sur les comptes skate. Pendant deux jours, une skateuse de bowl a été la personne la plus regardée du skateboard mondial.
Et puis le cycle est passé à autre chose.

Santa Monica, 2007 : elle choisit le terrain dont personne ne parle
Armanto commence à rouler à quatorze ans, avec son petit frère, au skatepark de Santa Monica. Elle ne choisit pas le street. Elle choisit les bowls et le vert — les courbes, le coping, la vitesse.
C’est un détail qui décide de toute la suite. Depuis les années 90, le récit du skateboard s’écrit dans la rue : les parts vidéo, les rails, les crews, les spots urbains qu’on connaît par cœur. Le bowl, lui, appartient à une autre lignée — celle des piscines vides de Californie, des rampes de jardin, des planches larges old school que la scène transition n’a jamais vraiment rangées au placard.
Deux mondes, deux publics, deux façons de fabriquer des légendes. Et un seul des deux a une machine à raconter qui tourne encore à plein régime.

La carrière de Lizzie Armanto en cinq bascules
Carrière
- 2013
X GamesOr au tout premier park féminin de l’histoire des X Games, à Barcelone. Elle a vingt ans. - 2017
ThrasherPassage pro et part Fire chez Thrasher. La couverture du magazine tombe dès sa première année pro. - 2018
GMAPremière femme à boucler la loop de Tony Hawk. Le sujet passe à la télé américaine, largement hors des médias skate. - 2019
VansÉpisode de Loveletters avec Jeff Grosso. Bronze aux X Games Minneapolis la même année. - 2022
VansPart Onward chez Vans, après une longue remise en route. Elle roule toujours.
Barcelone 2013 : championne du premier park féminin, et après ?
Elle a vingt ans quand les X Games ouvrent enfin une épreuve de park pour les femmes, à Barcelone. Elle la gagne. Elle est donc, littéralement, la première championne de l’histoire de cette catégorie.
Rejoue la scène pour un skateur street : imagine le premier vainqueur d’un format inaugural chez Thrasher ou en Street League. Son nom serait gravé partout, cité dans chaque bilan, ressorti à chaque anniversaire de l’épreuve. Là, c’est resté une ligne de palmarès.
Trois années de suite avant ça — 2010, 2011, 2012 — elle avait déjà fini première au classement général de la World Cup of Skateboarding. Argent aux X Games Austin en 2016, bronze à Minneapolis en 2019, victoire au Van Doren Invitational en 2014, victoire au Combi Classic en 2019. Un palmarès qui, dans n’importe quel autre sport, vaudrait une page d’encyclopédie et deux documentaires.
Le mega ramp, la gamelle, et deux ans à recoller les morceaux
Puis il y a eu le mega ramp. Sur un essai, elle prend une chute violente — assez pour disparaître de la circulation pendant des mois. Elle en a parlé elle-même en 2021, dans le podcast de Tony Hawk et Jason Ellis : la chute, la rééducation, et le moment où tu remontes enfin sur une planche sans que ton corps te dise non.

C’est le genre d’épisode qui, chez un rider street, produit une part de retour attendue pendant deux ans et commentée pendant six mois. Chez elle, ça a produit Onward — une part magnifique sortie chez Vans en septembre 2022 — et à peu près aucun écho hors du cercle transition.
Tokyo, 14e des qualifs : le moment où le park a trouvé d’autres visages
Elle rejoint l’équipe nationale finlandaise en janvier 2019 pour viser les Jeux. Le 4 août 2021, à Tokyo, elle passe les qualifications du park femmes et finit 14e avec 30,01 points. Pas de finale.
Ce jour-là, le podium est pris par Sakura Yosozumi, Kokona Hiraki et Sky Brown. Treize, dix-neuf et treize ans. Le récit était écrit d’avance et il était irrésistible : des adolescentes qui envoient plus fort que des adultes. Armanto avait vingt-huit ans, une carrière derrière elle, une histoire moins facile à raconter en quarante secondes de sujet télé.

Depuis, le park féminin existe médiatiquement : il a ses médailles, ses classements, ses noms. Les mêmes noms. En France, la scène bowl féminine se retrouve au Prado chaque année sans que ça déborde jamais du milieu, pendant que le street féminin japonais rafle les podiums SLS devant des audiences qui, elles, se comptent.
Ce que la scène transition ne sait pas raconter d’elle-même
Voilà la réponse, et elle n’est pas confortable.
On parle peu de Lizzie Armanto parce que le skateboard a exactement deux machines à fabriquer des légendes, et qu’elle ne rentre dans aucune des deux.
La première machine, c’est la part vidéo. Le street l’a industrialisée depuis trente ans : une part sort, elle circule, elle se découpe, elle se rejoue image par image, elle se commente pendant des mois. Elle crée des dettes de mémoire. Une part de street, tu peux la citer dix ans plus tard et tout le monde voit de quoi tu parles.
La deuxième machine, c’est le contest. Un classement, un podium, une médaille, un chiffre. Les Jeux ont branché le park dessus à fond — et le park y a gagné une visibilité énorme, mais au prix d’un récit qui ne retient que les trois du dimanche soir.
La loop ne rentre nulle part. Ce n’est pas un contest : aucun classement ne la compte, aucune médaille ne la sanctionne. Ce n’est pas non plus une part : c’est un exploit unique, qui se regarde une fois, se comprend en huit secondes, et ne se re-découpe pas. Donc elle a fait ce que font les exploits sans case — elle a explosé dans les médias grand public, puis elle est retombée, parce que personne dans le milieu n’avait l’outil pour la porter dans la durée.
Et c’est là que le vrai trou apparaît. Le street a Thrasher, les rough cuts, les crews, les magazines, cinquante chaînes qui commentent. La transition, elle, avait Jeff Grosso et Loveletters — le seul endroit où la culture bowl et vert se racontait comme une culture, avec ses ancêtres, ses piscines et ses disputes. Grosso a d’ailleurs consacré un épisode entier à Armanto en 2019. Loveletters s’est arrêté en 2020. Rien ne l’a remplacé.

Une scène sans média, c’est une scène sans mémoire. Ses champions ne deviennent jamais des légendes — ils restent des résultats.
Aujourd’hui, quand tu vois une gamine de quinze ans envoyer un frontside air propre au-dessus du coping dans le bowl de ta ville, il y a de bonnes chances qu’elle ait vu passer la loop d’Armanto sur un téléphone sans jamais retenir le nom. C’est exactement le problème. Le geste circule, la personne non.
Alors la prochaine fois que tu ressors une vieille part pour te motiver avant une session, ou que tu discutes des planches larges qui reviennent avec les anciens du park, glisse son nom dans la conversation. C’est comme ça que les scènes se fabriquent une mémoire : pas avec des médailles, avec des gens qui répètent des noms.
Tu connaissais Lizzie Armanto avant cet article ? Et sinon, quelle skateuse de bowl mérite qu’on écrive sur elle ? Balance le nom.Poster un commentaire
Le lexique
-
1
loop
Boucle de bois fermée sur 360 degrés : on la traverse tête en bas, et seule la vitesse empêche de décrocher.
-
2
transition
Toute surface courbe qu'on skate — rampe, bowl, piscine. S'oppose au street, qui se pratique sur du plat et des obstacles urbains.
-
3
coping
Le tube métallique qui borde le haut d'une rampe ou d'un bowl. C'est là que se posent les grinds et les airs.
-
4
mega ramp
Structure géante avec un saut et un quarter de plus de vingt mètres. Vitesse extrême, chutes très longues.
-
5
part
Séquence vidéo consacrée à un seul skateur dans un film de skate. La monnaie de la reconnaissance dans le milieu.
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