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Pourquoi Philly a refusé 1 million de dollars pour LOVE Park ?

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Pourquoi Philly a refusé 1 million de dollars pour LOVE Park ?

À 92 ans, l'urbaniste qui avait dessiné LOVE Park l'a traversé en skate pour défier sa ville. Quatorze ans plus tard, elle rasait la place.

18 octobre 2026 · 14 min de lecture

Faits sourcés, ligne street 1990-2005.

Une signature collective : chaque date, chiffre ou citation a une source. Une erreur ? On corrige. Qui écrit NOSK8

À 92 ans, l’urbaniste qui avait dessiné LOVE Park l’a traversé en skate pour défier sa ville. Quatorze ans plus tard, elle rasait la place.

Le 28 octobre 2002, un homme de 92 ans enfile un casque de vélo par-dessus son costume-cravate et son trench. Deux jeunes types le tiennent par les épaules. Il pose les pieds sur une planche à roulettes, au milieu d’une place de granit en face de l’hôtel de ville de Philadelphie, et il roule. Quatre mètres et demi, à peu près. Puis il descend, se tourne vers les caméras de télé et lâche : « Mon Dieu, merci, merci, merci, toute ma fichue vie valait la peine rien que pour ce moment. »

À voir Stevie Williams, sa part dans « The Reason » de Transworld, tournée à LOVE Park

Stevie Williams, sa part dans « The Reason » de Transworld, tournée à LOVE Park

Cet homme s’appelle Edmund Bacon. Ce n’est pas un skateur. C’est l’urbaniste qui a dessiné le centre-ville moderne de Philadelphie, et cette place, c’est la sienne. Ce jour-là, il enfreint volontairement le règlement de sa propre ville. Il avait prévenu la presse la veille : il voulait « traverser LOVE Park en skate et se faire arrêter ».

Quatorze ans plus tard, la place est rasée. Entre les deux, une ville a refusé un million de dollars, encaissé les X Games, posté un gardien jour et nuit, et chassé les gamins qui avaient rendu son nom célèbre jusqu’au Liban et au Bhoutan. Alors, pourquoi ?

Une place pour cacher un parking

Officiellement, l’endroit s’appelle John F. Kennedy Plaza. Personne ne l’appelle comme ça. Tout le monde dit LOVE Park, à cause de la sculpture rouge de Robert Indiana posée au-dessus de la grande fontaine : quatre lettres empilées, le O penché, que tu as forcément vues sur un mug ou un tee-shirt.

LOVE Park de nuit en 1978, l'année où la sculpture LOVE s'installe pour de bon
LOVE Park de nuit en 1978, l’année où la sculpture LOVE s’installe pour de bon · Acabashi / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

L’idée remonte à 1932. Edmund Bacon est alors étudiant en architecture à Cornell, et son mémoire de fin d’études imagine un nouveau centre-ville pour Philadelphie, avec une place en son cœur. Il voyage, travaille à Shanghai puis dans le Michigan, fait la guerre, rentre au pays et entre à la commission d’urbanisme de la ville. Au début des années 1960, avec son ancien camarade de promo Vincent Kling, il dessine enfin sa place. Son premier rôle est très prosaïque : couvrir un parking souterrain.

LOVE Park ouvre en 1965. La sculpture arrive en 1976, d’abord pour un temps, puis pour de bon en 1978. Et pendant des années, c’est juste une place. Des employés de bureau y mangent à midi, et le reste du temps elle se vide. Dans les années 80, selon le récit de l’écrivain Maxwell Neely-Cohen pour BuzzFeed News, l’endroit est plutôt délaissé, des dealers traînent sur les bords.

La plaque de la place, dédiée à John F. Kennedy et signée de l'agence de l'architecte Vincent G. Kling
La plaque de la place, dédiée à John F. Kennedy et signée de l’agence de l’architecte Vincent G. Kling · Newyorkadam / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

C’est dans ce vide que les skateurs arrivent.

Le spot que personne n’avait prévu

Pour quelqu’un qui ne fait pas de skate, une place est une place. Pour un skateur, c’est une carte. Chaque rebord, chaque marche, chaque dénivelé est une possibilité, ou un obstacle. La plupart des spots ont un seul élément intéressant : une rampe d’escalier, un muret à la bonne hauteur. LOVE Park en avait des dizaines.

La fontaine et le granit d'origine de LOVE Park en 2006, avec l'hôtel de ville au fond
La fontaine et le granit d’origine de LOVE Park en 2006, avec l’hôtel de ville au fond · Reading Tom / Wikimedia Commons, CC BY 2.0

Des rebords de granit lisse, de toutes les hauteurs, droits ou courbes, enchaînables les uns après les autres. Des escaliers de plusieurs tailles. Et surtout le « fountain gap » : l’hiver, la fontaine est vidée, et les skateurs sautent du haut de la place jusqu’au fond du bassin, en décollant juste à côté de la sculpture LOVE. Neely-Cohen le décrit comme l’endroit le plus photogénique de l’histoire du skate. Les gradins en demi-cercle servaient de tribune.

En 2016, sur NPR, Jeff Lutezo, qui y skatait depuis 1987, résumait la chose mieux que n’importe quel architecte : « On aurait dit que c’était conçu pour le skate, mais ça ne l’était pas. » Il ajoutait : « C’était notre maison. Parfois je dormais ici. »

Ce que Bacon et Kling avaient dessiné pour des costumes-cravates à l’heure du déjeuner était, sans qu’ils le sachent, le terrain parfait pour une discipline qui n’existait pas encore vraiment sous cette forme : le skate de rue.

De Philadelphie au monde entier

Au milieu des années 90, il se passe quelque chose de rare : un spot de la côte Est devient le centre du monde du skate, qui jusque-là tournait autour de la Californie. Les vidéos et les magazines tournent autour de LOVE. La part de Stevie Williams dans la vidéo Transworld « The Reason » est filmée presque entièrement sur la place, et elle s’ouvre sur des images de policiers qui interpellent des skateurs. Josh Kalis en fait son jardin. Ricky Oyola, Kerry Getz, un jeune Chris Cole : les noms s’enchaînent.

La sculpture LOVE de Robert Indiana devant la fontaine, en 2006
La sculpture LOVE de Robert Indiana devant la fontaine, en 2006 · nakashi / Wikimedia Commons, CC BY 2.0

Neely-Cohen, qui y a skaté adolescent, a trouvé la comparaison la plus parlante pour un non-initié. Croiser ces types sur la place, écrit-il, c’était comme aller à Chicago en 1996 et jouer au basket avec Michael Jordan et Scottie Pippen sur leur propre terrain. Sauf qu’ensuite, tu partageais un bretzel avec eux au vendeur ambulant du coin.

En 2000, la place devient même un niveau du jeu vidéo Tony Hawk‘s Pro Skater 2. Des millions d’adolescents qui n’ont jamais mis les pieds en Pennsylvanie connaissent par cœur la fontaine, la sculpture et les marches. Neely-Cohen raconte qu’on lui a demandé s’il avait skaté LOVE au Liban, en Afrique du Sud, au Bhoutan, en Chine, en Espagne et en Thaïlande. À Londres, en 2008, Nabil, un étudiant irakien en architecture de 19 ans dont la famille avait fui la guerre, lui a posé la question avant toute autre : est-ce qu’il avait connu LOVE « quand c’était LOVE » ?

Une ville qui veut attirer des visiteurs avait là, gratuitement, une image connue sur toute la planète. Elle a choisi de la combattre.

À lire aussi : Stevie Williams fonde DGK en 2002 : qu’est-ce que ça change de passer de rider payé à patron ?

Ce que disent les archives : la guerre des amendes

Le skate est interdit sur la place très tôt. Selon l’article Wikipedia consacré au parc, une première interdiction tombe dès 1984. Neely-Cohen, lui, date les interdictions spécifiques de 1994 puis de 2000. Les deux récits se rejoignent sur l’essentiel : pendant les années 90, la police fait de la chasse aux skateurs une habitude, à coups de contraventions.

LOVE Park en 2006 : la fontaine colorée en rose et, juste en face, l'hôtel de ville de Philadelphie
LOVE Park en 2006 : la fontaine colorée en rose et, juste en face, l’hôtel de ville de Philadelphie · nakashi / Wikimedia Commons, CC BY 2.0

Concrètement, ça ressemble à quoi ? Neely-Cohen a 14 ans le 7 avril 2001 quand il pose sa planche pour la première fois sur le granit. Quinze minutes plus tard, un homme en tee-shirt et jean délavé le plaque au sol. Derrière lui, un deuxième, essoufflé, brandit un insigne : des policiers en civil. Son père paiera l’amende, puis fera encadrer le procès-verbal.

Alexis Sablone, aujourd’hui architecte et skateuse olympienne, a vécu la même scène au même âge. Elle s’est cachée dans une ruelle pendant que ses amis, des gamins venus de Boston et du Connecticut, étaient emmenés dans différents commissariats. Son résumé, cité par Neely-Cohen : « C’était LOVE et c’était Philly… des flics en civil qui courent après des filles de 14 ans. »

Et voici le détail qui rend l’histoire absurde. En 2001 et 2002, Philadelphie accueille les X Games, la grande compétition télévisée des sports extrêmes, avec du skate au programme. Selon Neely-Cohen, la ville en tire 80 millions de dollars de recettes. Et juste après, en 2002, la mairie de John Street fait passer l’amende à 300 dollars. On invite le skate à la télé, on le chasse de la rue.

Ce que disent les archives : la rénovation qui visait les skateurs

Début 2002, la ville annonce des travaux. Officiellement, une rénovation. Dans les faits, Wikipedia comme Neely-Cohen décrivent la même chose : arracher des sections entières de granit pour les remplacer par de la pelouse, et rendre la place moins skatable. Un gardien est posté jour et nuit.

Le 22 avril 2002, les skateurs manifestent. Le magazine Transworld Skateboarding raconte qu’une femme âgée et aveugle prend la parole pour accuser la ville de transformer des enfants en délinquants, puis pousse quelques mètres sur une planche qu’on lui prête.

Six mois plus tard, c’est Edmund Bacon qui monte sur la planche. Il a amené Vincent Kling, l’architecte qui a dessiné la place avec lui. Avant de rouler, il fait un discours. « Philadelphie est contre la jeunesse du monde ! », lance-t-il selon Transworld, en appelant le maire à venir chaque jour sur la place, le sourire aux lèvres, serrer la main des skateurs du monde entier. Puis la proclamation que BuzzFeed a retranscrite : « Moi, Edmund N. Bacon, en défi total au maire Street et au conseil de la ville de Philadelphie, j’exerce mes droits de citoyen des États-Unis et je skate délibérément dans mon LOVE Park bien-aimé. »

Edmund Bacon traverse LOVE Park en skate, le 28 octobre 2002

L’image fait le tour des médias. Le père de l’acteur Kevin Bacon, qui a façonné une bonne partie du Philadelphie moderne, défie sa ville sur une planche à 92 ans. Le New York Times le mentionnera dans sa nécrologie en 2005. Ça ne change rien. Les travaux se font.

Le million de dollars que la ville a refusé

Il reste un épisode, le plus parlant pour quiconque s’intéresse à l’argent public. En 2004, selon Wikipedia, la marque de chaussures DC Shoes propose de payer pour l’entretien de la place, à une seule condition : que le skate y soit autorisé. Neely-Cohen, lui, écrit que DC a proposé au maire John Street un million de dollars par an pour garder la place ouverte. Les deux architectes, Bacon et Kling, étaient opposés aux interdictions depuis le début.

Réfléchis deux secondes à ce que ça veut dire. La ville dépense de l’argent pour surveiller la place et des millions pour la rénover contre les skateurs. Une entreprise privée lui propose de prendre la facture en charge. Elle dit non.

La suite coûte cher aussi. Après 2002, la place est gardée en permanence pendant quatorze ans. Neely-Cohen parle de millions de dollars d’argent public dépensés en surveillance, sans doute plus qu’il n’en aurait fallu pour entretenir les rebords. Et la plupart des pros nés à Philadelphie finissent par partir s’installer ailleurs.

Puis vient la fin. En février 2016, la ville lance la démolition et la reconstruction complète de la place. Le nouveau maire, Jim Kenney, lève l’interdiction de skater pendant cinq jours, juste avant les bulldozers. Un cadeau d’adieu.

LOVE Park, la dernière session avant la démolition, février 2016

NPR était là. Aaron Grisham a roulé six heures en voiture depuis Suffolk, en Virginie, pour voir LOVE avant qu’elle disparaisse. Il fait un froid glacial, des skateurs font brûler des branches dans des poubelles pour se réchauffer. Et au moins un d’entre eux soulève une dalle de granit pour la ramener chez lui. La nouvelle place a plus de verdure, moins de béton, et aucun des éléments qui en avaient fait un mythe.

LOVE Park après la reconstruction lancée en 2016 : dalles claires, mobilier, plus aucun rebord de granit
LOVE Park après la reconstruction lancée en 2016 : dalles claires, mobilier, plus aucun rebord de granit · Dough4872 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Alors, pourquoi Philadelphie a dit non au million ?

On s’attendrait à une histoire d’argent : un promoteur, un projet immobilier, une tour à la place des marches. Ce n’est pas ça. L’argent, la ville l’avait sous la main. Elle a encaissé les X Games. Elle a refusé celui de DC. Elle a payé de sa poche des années de surveillance et une rénovation à plusieurs millions.

L'hôtel de ville de Philadelphie vu depuis LOVE Park, en 2023
L’hôtel de ville de Philadelphie vu depuis LOVE Park, en 2023 · AbhiramJuvvadi / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

La vraie réponse est politique. LOVE Park était juste en face de l’hôtel de ville. Chaque jour, les élus et les fonctionnaires voyaient depuis leurs fenêtres des adolescents en sweat à capuche faire claquer leurs planches sur le granit de la ville. Neely-Cohen replace ça dans l’air du temps : l’époque de la théorie de la « vitre brisée » et du New York de Giuliani, où toute trace de désordre dans l’espace public devait être effacée. Le maire Street, le directeur général Joe Martz, le conseiller municipal Michael Nutter : ils ne voyaient que de la dégradation de bien public.

Ce qu’ils ne voyaient pas, c’est que certains de ces gamins allaient devenir des stars mondiales sponsorisées par Nike, et que la place leur devait sa célébrité. Neely-Cohen le dit en une phrase : ce n’était pas une histoire de capitalisme qui écrase l’art, c’était un manque d’imagination.

Philadelphie n’a pas refusé le million de DC, puis rasé LOVE Park, parce que la place coûtait trop cher ou qu’elle valait de l’or à quelqu’un d’autre. Elle l’a rasée parce qu’elle ne supportait pas de voir sa jeunesse occuper son plus bel espace public, en face de sa mairie, sans lui avoir demandé la permission. Et ceux qui l’avaient dessinée, Bacon et Kling, se sont rangés du côté des skateurs jusqu’au bout.

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Ce que ça change, de Malmö à chez nous

L’épilogue se passe en Suède. En 2024, la ville de Malmö récupère une grande quantité du granit d’origine, qui dormait depuis 2016 dans un dépôt municipal envahi par les herbes, pour reconstruire une partie de la place. D’après Jenkem, tout est parti d’un coup de fil : Gustav Eden, de Skate Malmö, a appelé la ville de Philadelphie depuis son adresse mail de fonctionnaire municipal. Le cinéaste Brian Panebianco avait mesuré la hauteur des rebords avant la démolition, au cas où. D’autres morceaux avaient déjà servi ailleurs, au TF de Josh Kalis et au skatepark de la 7e rue à Wilmington, dans le Delaware.

La sculpture LOVE devant les tours du centre de Philadelphie, en 2023
La sculpture LOVE devant les tours du centre de Philadelphie, en 2023 · Abhiram Juvvadi / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Gustav Eden a eu cette phrase, rapportée par Jenkem : « Malmö n’a aucun droit sur LOVE Park. Personne, à part les skateurs de Philadelphie. C’est votre héritage, c’est vous qui l’avez créé. » Une ville scandinave reconnaît ce que la ville d’origine a refusé de voir.

Le contraste avec Londres est cruel. Au South Bank, les skateurs ont fini par gagner contre un projet immobilier. À Philadelphie, ils n’avaient même pas de promoteur en face : seulement une mairie. Et ils ont perdu.

Pour nous, en France, la question se pose chaque fois qu’une place publique se couvre de bancs anti-skate, de plots en métal ou de pelouses interdites. LOVE Park montre ce qu’une ville perd quand elle ne voit dans une jeunesse qu’un problème de voirie : une image mondiale, des visiteurs venus du bout du monde, et le respect des gens qui ont construit sa réputation sans rien lui demander.

Ce qu’on n’a pas pu savoir

Personne, à notre connaissance, n’a jamais fait d’étude sérieuse sur ce que les skateurs rapportaient à Philadelphie dans les années 90 et 2000. Neely-Cohen le note lui-même : le manque à gagner est « impossible à connaître ». On ne l’invente donc pas ici.

Le nom LOVE Park peint au sol de la nouvelle place, en 2025
Le nom LOVE Park peint au sol de la nouvelle place, en 2025 · Boaventuravinicius / Wikimedia Commons, CC BY 4.0

Deux points restent flous dans les archives. La date de la première interdiction : 1984 selon Wikipedia, 1994 selon BuzzFeed News. Et les termes exacts de l’offre de DC Shoes : un million de dollars par an selon BuzzFeed News, une prise en charge de l’entretien selon Wikipedia. On n’a pas trouvé de document de la mairie qui fixe le montant ou la durée. On a donc cité chaque version avec sa source.

Si tu débarques

Spot : un endroit, souvent pas prévu pour ça, où on vient skater. Rebord (ledge) : un muret ou un banc en pierre sur lequel on fait glisser la planche. Part : la séquence d’un skateur dans une vidéo, souvent plusieurs mois de tournage pour quelques minutes. Gap : un vide à sauter, comme le bassin de la fontaine de LOVE Park.

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