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★ Chroniques · Opinion
Anti Hero, 31 ans sans une seule concession : comment c’est encore possible ?
Anti Hero a 31 ans, le même fondateur et les mêmes graphismes crades quand Element et Alien Workshop tombaient. La raison n'a rien à voir avec l'attitude.
Anti Hero a 31 ans, le même fondateur et les mêmes graphismes crades quand Element et Alien Workshop tombaient. La raison n'a rien à voir avec l'attitude.
→ Pour aller plus loin : 10 tricks ont fait exploser un contest — un seul a vraiment changé le skate
En 1995, Jim Thiebaud propose à Julien Stranger de monter sa propre marque. Pas un business plan, pas une étude de marché : juste le constat, partagé avec Jake Phelps à l’époque, que le skate était devenu chiant. Stranger dit oui. Trente et un ans plus tard, Anti Hero est toujours là, avec les mêmes graphismes dégueulasses et à peu près les mêmes mecs.
Pendant ce temps, Alien Workshop a changé quatre fois de propriétaire et fermé. Element s’est fait racheter puis a vu ses boutiques liquidées. Anti Hero, lui, n’a rien changé. Et ce n’est pas une histoire d’attitude — c’est beaucoup plus concret que ça.
1995, San Francisco : une marque fondée sur rien du tout

Quand on lui a demandé quel était le concept derrière Anti Hero, Stranger a répondu à peu près ça : « Il n’y avait pas de concept… enfin, peut-être qu’il y en avait un, je ne sais pas. Juste équilibrer le reste, un truc comme ça. » C’est la déclaration de mission la plus molle de l’histoire du skate. C’est aussi, avec le recul, la plus honnête.
Le contexte, tu le connais si tu skatais à ce moment-là. Milieu des années 90, les grosses boîtes commencent à vendre du skate comme on vend du sport. Thiebaud, lui, faisait tourner Deluxe Distribution depuis San Francisco : une baraque ouverte en 1986 qui abritait déjà Spitfire et Real. Il donne les clés à Stranger. Pas de deadline, pas d’objectif de croissance.
John Cardiel fait partie du noyau depuis le premier jour. Le nom de la marque, lui, dit tout : contre le héros, contre le poster, contre le mec qu’on te vend en couverture. Un aigle grossier, des dessins crades, zéro tentative de te séduire.
Si tu as traîné dans un skateshop à la fin des années 90, tu vois exactement de quoi je parle. Les decks alignés au mur, l’odeur de grip neuf, et au milieu des graphismes propres, ce truc noir avec un aigle mal dessiné qui n’essayait de plaire à personne. Tu le prenais en main, tu retournais la planche, tu ne comprenais pas la moitié de la blague. Et c’est précisément pour ça que tu la voulais.
« Il n’y avait pas de concept… juste équilibrer le reste. » Trente et un ans plus tard, c’est toujours la seule ligne éditoriale. — Julien Stranger, sur la fondation d’Anti Hero
Trujillo à 14 ans, Grant Taylor un 1er janvier : ils n’ont jamais recruté pour vendre

Tony Trujillo avait 14 ans quand Anti Hero l’a mis sur l’équipe. Deux ans plus tard il passait pro. En décembre 2002, Thrasher le désignait Skater of the Year — le treizième de l’histoire du titre. À l’époque il ne ressemblait à rien de ce qu’un service marketing aurait choisi : un gamin de Santa Rosa qui envoyait tout, trop vite, trop fort.
Frank Gerwer, lui, a été le premier à sortir un kickflip du Wallenberg à San Francisco. C’était le 27 octobre 2001. Il avait déjà été le premier à kickflipper les marches des Brooklyn Banks. Aucun de ces deux tricks n’a rapporté un centime de prize money à qui que ce soit.
Et puis il y a Grant Taylor. Skater of the Year 2011, il arrive chez Anti Hero le 1er janvier 2014, avec une pub qui dit simplement : « Grant Taylor vole avec l’aigle ». Il venait d’Alien Workshop. Quatre mois plus tard, Alien Workshop fermait ses portes. Retiens cette date, on y revient.
Même Jeff Grosso, qui avait grandi avec Neil Blender et Lance Mountain, a dû demander pour entrer. Il racontait en 2013 qu’il avait dû trouver le courage d’appeler, et qu’ensuite l’équipe avait voté. « Ils font tourner ça comme un gang », disait-il. C’est exactement ça : on n’entre pas chez Anti Hero par contrat, on y entre par cooptation.
Pendant ce temps, les autres changeaient de propriétaire
Regarde ce qui s’est passé autour, sur la même période. Alien Workshop, fondé en 1990 par trois mecs dans l’Ohio, passe sous le contrôle de Burton, puis de Rob Dyrdek en 2012, puis de Pacific Vector Holdings en octobre 2013. Fermeture en mai 2014. La marque a été relancée depuis, mais elle a mis quatre ans à redevenir ce qu’elle était au départ : indépendante.
Element, fondé en 1992, est racheté par Boardriders en 2018. En février 2025, Liberated Brands, qui opérait ses boutiques, se place sous la protection du chapitre 11 et liquide tout le réseau. Des dizaines d’années de patrimoine culturel évaporées dans un dossier de faillite.
Anti Hero, sur exactement la même séquence, n’a pas bougé d’un centimètre. Même distributeur, même ville, même fondateur, à peu près la même équipe. La question n’est pas de savoir s’ils sont plus purs que les autres. La question, c’est de savoir ce qu’ils ont que les autres n’avaient pas.
Quatre propriétaires en quatre ans d’un côté. Zéro de l’autre. Ce n’est pas une différence de caractère, c’est une différence de structure. — Ce que les faillites racontent
Le sale n’est pas une esthétique. C’est ce qui reste quand personne ne valide.

Ouvre n’importe quel deck Anti Hero. Les dessins sont laids exprès, l’humour est noir, les couleurs sont sales. Rien là-dedans ne passerait une réunion de validation dans une marque qui appartient à un groupe. Pas parce que c’est choquant — parce que c’est invendable à un acheteur de grande surface qui n’a jamais poussé une planche.
C’est le point qu’on rate quand on parle de « l’esthétique Anti Hero » comme d’un style graphique. Ce n’est pas un style, c’est un symptôme. Dans une structure où personne au-dessus ne doit approuver le visuel, tu obtiens ce que le mec qui dessine avait vraiment en tête. Dans une structure où quelqu’un doit approuver, tu obtiens ce qui ne fâche personne.
Regarde les collaborations : Anti Hero a tourné avec Girl pour les vidéos Beauty and the Beast, ils sortent des capsules avec Volcom. Ils ne vivent pas dans une grotte, ils vendent des t-shirts comme tout le monde. La différence, ce n’est pas qu’ils refusent l’argent. C’est que personne ne peut leur imposer d’en gagner plus.
La vraie réponse : ils n’ont jamais eu de comptes à rendre à personne
Voilà pourquoi Anti Hero tient encore, et ce n’est ni du courage ni de la chance. C’est une marque de skate indépendante au sens le plus littéral du terme — pas au sens marketing. Anti Hero appartient à Deluxe, Deluxe appartient à Ermico Enterprises, et cette maison-là est tenue depuis 1986 par des gens du skate, à San Francisco. Pas d’actionnaire extérieur. Pas de fonds d’investissement qui attend un retour. Pas de groupe coté qui exige de la croissance chaque trimestre.
C’est tout. C’est la réponse entière. Une marque qui n’a personne au-dessus d’elle n’a jamais besoin de se justifier, donc jamais besoin de se lisser. Elle peut garder un rider de 50 ans qui ne rapporte rien en chiffre d’affaires mais qui tient la culture. Elle peut sortir un graphisme que personne ne comprendra. Elle peut ne rien faire pendant deux ans.
Alien Workshop et Element n’ont pas été moins sincères. Ils ont eu des propriétaires. Et un propriétaire extérieur, même bien intentionné, pose toujours la même question à la fin de l’année : combien ça a fait ? À partir du moment où cette question existe, chaque décision passe par elle — le graphisme, le roster, la vidéo, tout. Anti Hero n’a jamais eu à y répondre. C’est son seul superpouvoir, et il est purement juridique.
Ce qui rend l’histoire fragile, d’ailleurs. Cette indépendance ne tient à aucune idéologie : elle tient à la structure de propriété d’une boîte de distribution de San Francisco. Le jour où cette structure change, tout le reste change avec. C’est le prix de la seule chose qui a marché.
Ce que ça vaut pour toi, en 2026

Ce n’est pas un appel à acheter Anti Hero plutôt qu’autre chose. Une planche reste sept plis d’érable, et il y a d’excellents decks partout. Si tu débutes, prends ce qui te plaît — le skate n’a pas besoin de gardiens du temple, il a besoin de gens qui poussent.
Mais quand tu vois passer une marque de skate rachetée par un groupe, tu sais maintenant à quoi regarder. Pas au discours, pas au logo, pas au film de lancement. Regarde qui possède la boîte. C’est le seul indicateur qui prédit correctement ce qu’elle sera dans dix ans — et c’est aussi, dans l’histoire d’Anti Hero, la seule variable qui n’a jamais bougé.
Ce qui reste aujourd’hui, tu le croises sans le savoir. Le gamin de 17 ans qui filme au grand-angle sans stabilisateur, la vidéo de crew postée brute sans montage léché, le crew qui préfère un spot pourri à un park neuf : cette manière de faire vient de là. Anti Hero n’a rien inventé, mais c’est la marque qui a refusé de l’abandonner quand tout le monde l’abandonnait.
Trente et un ans, un aigle mal dessiné, une équipe qui vieillit ensemble et une comptabilité que personne ne vient éplucher. Il n’y a pas de secret. Il y a juste le fait que personne n’a jamais pu leur dire quoi faire. Et à voir le nombre de marques qu’on a enterrées entre-temps, ça valait visiblement plus que n’importe quelle stratégie.
Ton premier deck Anti Hero, c’était lequel — et il te reste quoi de cette board ? Dis-le en commentaire ↓
Le lexique
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1
noseslide
Glisse sur le nose de la planche, l'avant posé sur l'arête d'un rebord, l'arrière dans le vide.
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2
kickflip
Figure où la planche fait un tour complet sur elle-même dans l'axe de la longueur, lancée d'un coup de pied.
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3
frontside air
Envol hors du bowl face à la rampe, planche tenue à la main ou aux pieds, puis retour dans la courbe.
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4
coping
Barre métallique qui borde le haut d'un bowl ou d'une rampe, sur laquelle on cale grinds et slides.
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5
pro model
Planche signature d'un skateur pro : son nom et son graphisme, une part des ventes lui revient.
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