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★ Chroniques · Opinion
Girl Skateboards — 30 ans de silence créatif qui a tout changé
En 1993, Rick Howard et Mike Carroll quittent World Industries et fondent Girl Skateboards. Trente ans plus tard, Mouse, Yeah Right! et Crailtap ont tout changé dans la culture skate mondiale.
En 1993, Rick Howard et Mike Carroll quittent World Industries et fondent Girl Skateboards. Trente ans plus tard, Mouse, Yeah Right! et Crailtap ont tout changé dans la culture skate mondiale.
→ Pour aller plus loin : Alien Workshop — la marque la plus étrange du skate et pourquoi ça marchait
⏱ Lecture : 7 min En 1993, Rick Howard et Mike Carroll ont quitté World Industries sans prévenir grand monde. Pas de conférence de presse, pas de communiqué — juste deux riders qui en avaient marre et qui ont monté leur propre truc dans leur coin. La marque s’appellerait Girl. Le logo : le pictogramme des toilettes femmes. Et en trente ans, ce silence créatif obstiné, cette façon de faire sans jamais chercher à convaincre, a produit quelques-uns des objets culturels les plus importants de toute l’histoire du skate. On parle d’une marque qui n’a jamais hurlé pour exister. Qui a laissé ses vidéos parler, ses riders progresser, ses graphismes tourner. Et qui, au passage, a sorti Eric Koston, Guy Mariano et une poignée d’autres dans le panthéon permanent du street skating mondial. Pour comprendre ce que Girl a représenté, il faut savoir d’où Howard et Carroll venaient. World Industries, c’était le label de Steve Rocco — bruyant, provocateur, graphismes limite trash. Plan B en était issu. L’ambiance était bonne, les vidéos marchaient, mais quelque chose coinçait. Carroll a dit plus tard qu’ils voulaient juste « que les pros aient un avenir » — une formule sobre qui cache beaucoup. Quand les deux ont lancé Girl, l’industrie n’a pas applaudi. Un fabricant de planches a été « menacé par une autre compagnie » pour l’empêcher de bosser avec eux. C’est Fausto Vitello — le fondateur de Thrasher et d’Independent — qui a mis la main à la poche et rendu le projet possible. Sans lui, pas de Girl. Ce détail dit tout sur la loyauté qui structure la culture skate à ses meilleurs moments. World Industries faisait du bruit. Girl a décidé de faire de l’art. — Le pivot de 1993 qu’on n’a pas assez célébré Le roster initial était déjà hallucinant : Jovontae Turner, Eric Koston, Guy Mariano, Rudy Johnson, Tim Gavin, Tony Ferguson, Sean Sheffey, Jeron Wilson. Des mecs qui allaient définir le tech street des années 90 réunis sur une seule marque, l’année de sa fondation. Le pictogramme femmes sur une planche de skate en 1993, c’est un geste. Dans une culture à 95% masculine, dominée par des graphismes de crânes et de flammes, choisir le symbole des toilettes femmes comme identité de marque — c’est une provocation douce, intelligente, qui n’a pas pris une ride. Andy Jenkins, le designer maison, a construit là-dessus une identité visuelle cohérente sur trente ans. L’Art Dump, c’était le studio créatif interne de Girl. Jenkins y a bossé avec des gens comme Geoff McFetridge et Kevin Lyons — des noms qui ont influencé le design graphique bien au-delà du skate. Les boards Girl des années 90-2000 circulaient dans les mains des riders comme des objets à part entière, pas juste des planches avec un logo dessus. Goldfish – 1994 pose les bases. C’est la première vidéo, un peu rugueuse, qui montre que le roster est solide et que l’identité visuelle cherche quelque chose de différent. Mais c’est Mouse – 1996 qui change tout. Mouse, c’est le film où le skate de rue devient de la photographie en mouvement. Carroll à San Francisco, Koston sur les ledges de Los Angeles, Mariano qui invente des combinaisons de tricks que personne n’avait imaginées. La caméra suit les corps sans chercher à les héroïfier — elle enregistre, elle observe. Le résultat ressemble à un documentaire sur ce que c’est de skater avec de la fluidité dans les veines. Mouse – 1996 n’a pas mis le skate en scène. Il l’a filmé comme ça arrive vraiment. — La leçon qu’on met du temps à comprendre En 2003, Spike Jonze et Ty Evans co-réalisent Yeah Right! pour Girl. Ce film, c’est une rupture totale avec ce qui se faisait. Ils utilisent des skateboards rendus transparents par écran vert — on voit les riders flotter sur l’asphalte, les pieds en l’air, sans planche visible. Le trick en ultra slow-motion filmé à 100 images/seconde. Owen Wilson en caméo. Koston grimé en perruque pour remplacer Wilson dans un trick d’escalier. Ce n’est pas juste une vidéo skate. C’est un court-métrage expérimental qui utilise le skate comme prétexte pour explorer ce qu’une caméra peut faire. La recherche visuelle de Spike Jonze y est aussi visible que dans ses clips pour les Beastie Boys ou Weezer. Et le skate, en milieu conducteur, produit des images qu’aucun autre sport n’aurait pu générer. Yeah Right! – 2003 a été sélectionné parmi les quatre films les plus importants de l’histoire de la vidéo skate par le chercheur Duncan McDuie-Ra. C’est un jugement académique, mais il dit quelque chose de vrai : peu de productions ont autant compressé d’idées en une heure et demie. Girl n’est pas une marque. Girl est la tête visible de Crailtap, une structure de distribution basée à Torrance qui a grandi silencieusement pendant que d’autres faisaient du bruit. Chocolate Skateboards en 1994 — créée parce que lors d’une tournée, Carroll et Howard n’avaient pas la place dans le van pour emmener Chico Brenes. Pas de stratégie de marque, pas de réunion. Juste une décision humaine qui a abouti à une deuxième marque majeure. Ensuite Fourstar Clothing en 1996, fondé par Koston et Mariano pour avoir des fringues de skate pas chères qui ne ressemblent pas à ce que les grandes marques produisaient. Royal Trucks en 1999, fondé par Rudy Johnson et Guy Mariano. Lakai Limited Footwear en 1999 par Carroll et Howard. En six ans, Crailtap avait monté un empire de marques fondées par des riders, pour des riders, sans jamais chercher à fusionner ni à faire appel à des investisseurs extérieurs. Le modèle est simple : chaque marque reste dirigée par les gens qui l’ont créée. Howard l’a résumé un jour : « On a grandi ensemble en faisant ça. On a juste la chance de travailler avec nos amis. » Cette phrase, dans un secteur dominé par des rachats de marques et des holdings sportifs anonymes, sonne différemment. Pretty Sweet – 2012 sort neuf ans après Yeah Right! — une éternité dans un milieu où une vidéo dépasse rarement les deux ans. Carroll, Howard, et Spike Jonze de nouveau aux commandes. La production est massive, les sequences de Mariano (qui avait quasiment disparu de la circulation dans les années 2000) sont parmi les meilleures choses filmées cette décennie. Mike Mo Capaldi, Sean Malto, Cory Kennedy — le roster a changé, mais la philosophie tient. Ce qui est remarquable avec Girl, c’est la capacité à intégrer des nouvelles générations sans renier ce qui précède. En 2019, Breana Geering rejoint le roster — première femme dans l’histoire de la marque. Ce n’est pas un coup de communication. C’est la logique interne d’une marque qui a mis un pictogramme femmes sur ses planches en 1993 et qui reste cohérente avec ça trente ans plus tard. Aujourd’hui le roster compte Tyler Pacheco, Griffin Gass, Niels Bennett, Rowan Davis. Des noms qui construisent leur légende. Girl continue de tourner des vidéos régulièrement — In Real Life – 2021, Desesh Mode – 2022, Neverywhere – 2025. La machine tourne, moins spectaculaire qu’avant peut-être, mais constante. Ce qui reste de tout ça, au fond, c’est une démonstration : on peut construire quelque chose de durable dans le skate sans céder à chaque trend, sans se vendre au premier acheteur venu, sans changer d’identité toutes les saisons. Howard et Carroll l’ont fait depuis une pièce à Torrance avec des amis et un pictogramme de toilettes. Trente ans plus tard, Mouse – 1996 est encore dans toutes les listes de « vidéos à voir avant de mourir ». Yeah Right! – 2003 est encore cité dans des thèses académiques. Et le logo n’a pas bougé. Ta première vidéo Girl que t’as vue — c’était Mouse – 1996, Yeah Right! – 2003, ou tu as commencé par autre chose ? Dis-le en commentaire ↓1993 : deux riders qui claquent la porte de World Industries
Le logo aux toilettes, Andy Jenkins, et pourquoi c’est du génie

Goldfish – 1994, Mouse – 1996 : apprendre à filmer autrement

Yeah Right! – 2003 : Spike Jonze, les skateboards invisibles, et la fin de la narration classique
Crailtap : l’empire discret de Torrance, Californie
Pretty Sweet – 2012 et l’après : garder le cap sans nostalgie
Le lexique
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1
ledge
Bord de béton ou de métal sur lequel on glisse ou on grinde avec les trucks ou le bord de la planche.
-
2
tech street
Style de skate de rue mettant l'accent sur les tricks techniques et précis, souvent enchaînés en ligne.
-
3
roster
L'équipe officielle de riders sponsorisés par une marque de skate.
-
4
front crook
Grind où seul le truck avant accroche l'obstacle, le nose de la planche orienté vers l'extérieur.
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