Big Brother magazine — l’OVNI punk qui a réécrit le skate (et enfanté Jackass)
Pendant douze ans, un magazine américain a transformé un sport déjà cassé en culture pop mondiale. Ce magazine s’appelait Big Brother. Il a tout fait basculer.
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1992 : la naissance d’un OVNI
On est à Los Angeles. Le skate sort tout juste de la gueule de bois 80s. Les magazines existants — Thrasher, TransWorld — couvrent les contests, les pros, les nouveautés matos. Très bien, mais très propre. Steve Rocco, fondateur de World Industries, veut autre chose. Un magazine sans filtre. Un magazine qui ressemble à la vie réelle d’un skateur de 19 ans en 1992 : la rue, les bières chaudes, les blagues débiles, les zines photocopiés.
Il met Jeff Tremaine aux commandes. Le premier numéro sort en avril 1992. Format inhabituel, papier moche, mise en page chaotique, photos floues volontairement, blagues potaches. Le magazine s’appelle Big Brother — référence à Orwell, mais surtout au grand frère qu’on a jamais eu : celui qui te montre des choses interdites en se marrant.
La machine à scandales
Big Brother sort des dossiers que personne n’oserait publier. Comment se suicider (parodique, en quatre méthodes illustrées) — l’industrie pétée. Pages centrales avec un kickflip décomposé image par image, ou avec une recette de cuisine au cannabis. Le magazine se fait bannir des kiosques de plusieurs États américains. Walmart refuse de le distribuer. Les annonceurs partent en courant.
C’est exactement ce que Rocco voulait. Le magazine devient le porte-voix d’une génération qui a grandi avec MTV, Bart Simpson et le grunge. La même génération qui filmera Fully Flared quinze ans plus tard. Big Brother imprime la photo de Mark Gonzales en train de pisser sur un mur — pas une provocation gratuite, juste la réalité brute du skate de l’époque, là où Thrasher mettait une photo posée avec lumière soignée.
L’art du magazine est dirigé par Sean Cliver, qui dessinera plus tard les graphismes les plus iconiques de World Industries et Birdhouse. Son livre rétrospectif The Disposable Skateboard Bible est aujourd’hui la bible du graphisme skate 90s.
Larry Flynt rachète, Jackass émerge
1997, virage majeur. Larry Flynt, l’éditeur sulfureux de Hustler, rachète Big Brother. À première vue, c’est l’aberration absolue : le pape de la presse érotique avale le mag punk des skateurs. En réalité, c’est la rencontre parfaite. Flynt laisse Tremaine et son équipe libres. Le magazine garde son ton, gagne des moyens.
Et c’est là que tout bascule. Big Brother commence à publier des VHS bonus : Number Two, Boob, Crap, Shit. Pas des vidéos de skate au sens classique. Des compilations de blagues, de cascades stupides, de gens qui se font mal pour de vrai. Là où Video Days codifiait le street skate en 1991, les vidéos Big Brother codifiaient autre chose : la culture de la blague filmée.
THE DISPOSABLE SKATEBOARD BIBLE — SEAN CLIVER
Le livre référence sur le graphisme skate des années 80-2000. Signé par l’ex-directeur artistique de Big Brother. 304 pages, plus de 1000 graphismes commentés.
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Sur le tournage de ces VHS, Tremaine rencontre Johnny Knoxville, qui veut tester un spray au poivre sur lui-même. Il connecte Bam Margera, gamin de Pennsylvanie qui filme déjà ses amis sur ses CKY Tapes. Il croise Steve-O, ancien clown de cirque accroché à ses idées de cascades. Le casting de Jackass se forme à l’intérieur du magazine. En 2000, MTV signe la série. Le reste appartient à la pop culture mondiale.
2004, la fin. 2026, l’héritage partout.
Big Brother arrête sa publication papier en février 2004. Internet est passé par là, MTV a tout aspiré, l’équipe est partie chez Jackass. Le mag a juste douze ans d’existence. Mais ce que Big Brother a planté, on le récolte encore. Toute la culture skate en ligne d’aujourd’hui — Thrasher Burn It Down, The Berrics, les chaînes YouTube de pros — descend de Big Brother. Le ton irrévérencieux, l’auto-dérision, les rubriques « How To » décalées, les blagues internes assumées : c’est l’ADN Big Brother.
En 2026, on regarde des skateurs faire des cascades absurdes sur Instagram, on rit à des reels qui mêlent skate et humour gras, on consomme du contenu qui assume sa bêtise. Tout ça existait déjà en 1995, en pages cousues mal coupées, signé Big Brother. Pour creuser : le portrait de Gonz, qui a posé pour Big Brother avant de poser pour le MoMA, ou la chronique VX1000 sur la caméra qui a filmé toute cette époque.
Big Brother est mort. Mais quand un kid de 14 ans poste un trick raté avec une voix off débile sur TikTok aujourd’hui, il ne le sait pas : il continue le magazine.
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