Joey Brezinski : de pro skateur à facteur — la face cachée du skate pro
Il a inventé le Red Bull Manny Mania. Ridé pour Cliché aux côtés de Lucas Puig. Signé chez etnies, Red Bull, Diamond. Et puis un jour, le téléphone a arrêté de sonner. Aujourd’hui, Joey Brezinski marche 30 kilomètres par jour pour distribuer le courrier à Los Angeles. Voici l’histoire que personne ne raconte dans le skate.
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Le roi du manual qui a tout eu
Il y a des skateurs dont le nom évoque une époque. Joey Brezinski est de ceux-là. Originaire de Venice, Californie, ce gamin au style chirurgical a transformé le manual en art. Pas juste un trick de liaison entre deux figures. Un langage complet, avec ses variations, ses subtilités, ses impossibilités devenues réalité sous ses roues.
En 2003, il passe pro. Cliché Skateboards le signe, la marque française qui réunit l’élite européenne et quelques Américains triés sur le volet. Son introduction au monde : Hello JoJo, une vidéo part qui pose les bases. Puis vient Bon Voyage en 2013, où sa section repousse les limites du switch et du créatif. Il ride aux côtés de Lucas Puig, JB Gillet, Flo Mirtain. La crème absolue.
En 2007, il crée ce qui deviendra sa marque de fabrique au-delà du board : le Red Bull Manny Mania. Une compétition mondiale dédiée exclusivement au manual. Il la remporte quatre fois. Quatre. Personne ne l’a jamais fait. Il co-fonde aussi Andale Bearings avec Paul Rodriguez. Les sponsors s’accumulent : etnies, Red Bull, Diamond, Tensor, Grizzly Grip.
Quand tout s’arrête
Le skate pro ne fonctionne pas comme le football ou le basket. Pas de contrat de cinq ans. Pas de retraite à 35 ans avec une pension. Un jour, la marque te flow des boards. Le lendemain, ton nom disparaît du team page. Personne ne t’appelle pour te prévenir. Tu le découvres tout seul.
Joey Brezinski l’a vécu. Après des années de tours, de démos, de tournages aux quatre coins du monde, la machine s’est ralentie. Les appels se sont espacés. Les chèques aussi. Le skate ne prévient pas quand il en a fini avec toi.

Et c’est là que commence la partie la plus difficile. Pas un nollie heel en descente. Pas un gap de 15 marches. Non. La partie la plus difficile, c’est de se regarder dans le miroir et de se dire : et maintenant, je fais quoi ?
Facteur à Los Angeles
Joey Brezinski est devenu facteur. USPS. Le service postal américain. Depuis deux ans, il arpente les rues de Los Angeles avec sa sacoche de courrier sur l’épaule. 30 kilomètres à pied chaque jour, sauf le dimanche. Pas de filmer, pas de demo, pas de première classe pour une compétition à Barcelone. Juste le bitume, le soleil, et des lettres à distribuer.
Au début, il a eu honte. Le mot est fort, mais c’est le sien. Dans une interview pour Jenkem Magazine publiée le 6 avril 2026, il lâche cette phrase qui résonne comme un coup de poing : « I shouldn’t be ashamed of what I do for a living. » Il raconte ce moment précis où quelqu’un lui a demandé ce qu’il faisait dans la vie, et où il a senti qu’il avait « downgraded » son existence. Rétrogradé. Comme si passer de pro skateur à facteur, c’était descendre d’un étage dans l’échelle humaine.
Sauf que non. Joey dit aujourd’hui qu’il est genuinely stoked. Content pour de vrai. Sa bio Instagram résume tout : « Letter carrier walking 18+ miles every day except Sundays. In my free time, a professional skateboarder. » L’ordre des mots n’est pas un hasard. Le courrier d’abord. Le skate ensuite.
La leçon que le skate refuse d’entendre
Joey Brezinski n’est pas un cas isolé. Il est la règle. Pour chaque Nyjah Huston qui roule en Lamborghini, il y a cinquante pros qui finissent sans filet. Lucas Puig, son ancien coéquipier chez Cliché — le Français le plus respecté du skate street mondial — a tenu des propos similaires récemment : « Le skateboard, c’est bien, mais ça ne dure pas éternellement. Après, il faut trouver un travail. »
Puig ajoutait cette réflexion qui devrait être imprimée sur chaque planche vendue : « Quand tu mets tous tes objectifs sur ta passion, c’est dur quand tu t’arrêtes. » Deux anciens de Cliché, deux continents, le même constat. Le skate pro est un rêve magnifique. Mais c’est aussi un système qui broie ceux qu’il n’a plus besoin de nourrir.
L’industrie du skate ne propose ni retraite, ni assurance santé, ni plan de reconversion. Quand tu es chaud, tout le monde te veut. Quand tu refroidis, personne ne répond. C’est le deal tacite depuis toujours. Et personne n’en parle, parce que parler de précarité dans un milieu qui vend du rêve et des shoes à 100 balles, ça casse l’ambiance.
Mais Joey Brezinski, lui, en parle. Et c’est pour ça qu’il mérite mieux qu’un haussement d’épaules. Ce mec a créé un format de compétition mondial, ridé dans les meilleures vidéos de sa génération, co-fondé une marque de roulements. Et aujourd’hui il distribue ton courrier avec fierté. Si ça, c’est pas du skate dans l’âme, rien ne l’est.
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